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Changer de territoire de résidence, un tremplin vers l’emploi ?


Boris Chabanel | 5 février 2016 | Mots-clés chômage statistique mobilité | Fils rouges emploi & insertion

Parce que l’activité et les emplois tendent à se concentrer dans les agglomérations, et notamment les plus grandes, un levier insuffisamment mobilisé pour favoriser le recul du chômage dans les territoires les plus impactés consisterait à favoriser la mobilité géographique des demandeurs vers les bassins d’emploi les plus dynamiques. A lire les derniers rapports du Conseil d’orientation pour l’emploi (2009 et 2013), du Conseil d’analyse économique (2010 et 2015) ou encore les réflexions de Laurent Davezies1 (2012), cette mobilité accrue permettrait non seulement d’élargir les opportunités d’emploi des actifs mais également de mieux adapter la localisation de la main-d’œuvre aux besoins du tissu productif. Pourtant, ce lien vertueux entre mobilité géographique et accès à l’emploi est moins évident qu’il n’y parait.

Dans une étude du Centre d’Etudes de l’Emploi publié en novembre dernier, le sociologue Thomas Sigaud examine les enquêtes emploi de l’Insee sur une période de quarante ans (1970-2012) afin d’analyser les coïncidences entre mobilités résidentielles et accès à l’emploi ou sortie vers le chômage. Il en ressort plusieurs résultats frappants qui remettent en question le mot d’ordre de la mobilité des actifs. Thomas Sigaud observe tout d’abord que depuis la fin des années 1970, les changements de résidence interdépartementaux évoluent avant tout de façon procyclique : les périodes de crise économique se traduisent non pas par davantage de mobilité mais par l’immobilité tant des chômeurs que des actifs occupés.

Ensuite, si la mobilité résidentielle interdépartementale a pu coïncider par le passé avec une plus grande chance pour les chômeurs d’accéder à l’emploi par rapport aux actifs restés sur place, tel n’est plus le cas aujourd’hui. S’agissant des actifs occupés, la mobilité interdépartementale coïncide même avec un risque accru de perdre son emploi par rapport à la situation d’immobilité et ce risque s’est aggravé depuis les années 1980. De plus, ces résultats globaux masquent des disparités importantes selon les caractéristiques sociodémographiques des personnes. Pour les chômeurs, la mobilité résidentielle n’a d’effet positif que pour les chômeurs de sexe masculin, jeunes (15-29 ans) et diplômés de l’enseignement supérieur (bac+2 ou plus) ; au contraire, l’effet devient négatif pour les femmes, les personnes âgées de 40 ans ou plus et les moins diplômées. Un constat identique peut être établi pour les actifs occupés, avec cependant une inversion de l’effet de l’âge : la mobilité interdépartementale diminue les chances de rester dans l’emploi pour les 15-29 ans et les augmente pour les 40-49 ans.

Au total, Thomas Sigaud souligne que si la mobilité géographique a des effets positifs essentiellement pour les plus diplômés, c’est aussi parce que ceux-ci disposent des ressources nécessaires pour réussir leur « entrée en territoire ». Ce qui suggère en creux que les problèmes d’accès à l’emploi des chômeurs les plus fragiles se jouent d’abord dans les lieux où ils résident aujourd’hui. 

Source: T.Sigaud, CEE, 2015

1 Laurent Davezies, 2012, La crise qui vient. La nouvelle fracture territoriale, Editions du Seuil, La république des idées