Vous êtes ici :

Colonies de vacances, activités sportives, culturelles et de loisirs des jeunes… Va-t-on vers la mixité ? (2)


Une équipe du laboratoire ADES CNRS de l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 a initié, depuis 2005 un travail sur les équipements et espaces publics de loisirs des jeunes de l’agglomération de Bordeaux. Plus récemment, elle a réalisé un inventaire systématique des loisirs des jeunes de trois villes périphériques de l’agglomération, en prenant en compte la variable du sexe.  Cette enquête « La mixité filles/garçons dans les loisirs des jeunes » a poursuivi plusieurs objectifs : mesurer statistiquement les inégalités et les discriminations dans les politiques publiques territoriales de la jeunesse, de la culture et des sports (pratiques sportives, culturelles et de loisirs) ; observer l’occupation sexuée des équipements et espaces publics tels que les salles de sport, les médiathèques, les centres sociaux, les cités stades, parcs et jardins publics ; interroger ensuite des dispositifs à partir de cette même variable du sexe, par exemple les contrats éducatifs locaux.

Ces travaux arrivent aux quatre conclusions suivantes (voir aussi Édith Maruéjouls-Benoit. Mixité, égalité et genre dans les espaces du loisir des jeunes : pertinence d'un paradigme féministe. Géographie. Université Michel de Montaigne - Bordeaux III, 2014) :

1- L’offre de loisirs subventionnée, toutes activités confondues, s’adresse en moyenne deux fois plus aux garçons qu’aux filles. Pour les tranches d’âge des 14-18 ans, la plus grande partie de l’offre publique de loisirs (cités stades et terrains de sports d’accès libre, skates parcs, dispositifs tels que Ville Vie Vacances) s’adresse aux garçons, en particulier à ceux qui appartiennent à des catégories censées troubler l’ordre public. Des activités ont été mises en place pour occuper les garçons après des émeutes urbaines. Les travaux d’Yves Raibaud et de Magalie Bacou montrent que des activités proposées (rap/hip-hop, futsal, boxe, graff, BMX, karting ou laser-park…) ont été accaparées par les garçons (M. Bacou et Y. Raibaud, « Mixité dans les activités de loisir. La question du genre dans le champ de l’animation », Agora Débats Jeunesse, n° 59, Injep, octobre 2011 ; Y. Raibaud, « Mixité et genre dans les activités à caractère sportif et culturel »). Il n’y a pas de proposition publique équivalente pour les jeunes filles. Cela pose aux yeux des chercheurs une question de justice : est-il juste de consacrer nettement plus d’argent public aux loisirs des garçons qu’à ceux des filles ?

2 - A partir de l’entrée en sixième, les filles sont de moins en moins présentes dans les équipements et espaces publics destinés aux loisirs des jeunes en raison d’une offre qui convient davantage aux garçons. Il est démontré que chaque fois qu’une offre particulière est faite pour le public féminin (danse hip-hop, football et rugby féminin par exemple) ou un public mixte (orchestres de jeunes, théâtre, activités sportives de plein-air), elle a du succès. Selon Edith Maruéjouls, lorsque l’on privilégie un fonctionnement séparé (équipe sportive masculine vs équipe féminine, « activités filles » vs « activités garçons »), les activités non mixtes masculines prennent le dessus sur celles des filles ; de surcroît il y a plus de choix pour les garçons. L’organisation de ces espaces et la gouvernance de ces équipements participent du maintien et de la construction d’un système hiérarchisant. 

3 - Les études menées sur les groupes de jeunes garçons fréquentant ces équipements montrent que leur socialisation dans les espaces publics par le sport et les cultures urbaines produit l’effet inverse de celui escompté, en valorisant les conduites viriles, le sexisme et l’homophobie. Les chercheurs s’interrogent alors : la séparation des sexes et l’éducation différenciée des garçons et des filles à l’usage de l’espace public ne prépare-t-elle pas l’hégémonie masculine dans la ville, de fait largement installée (« La ville faite par et pour les hommes »), ainsi qu’un sentiment d’insécurité pour les femmes ? D’autres recherches menées par le laboratoire ADES CNRS sur « l’usage de la ville par le genre » vont dans ce sens. Une étude menée sur Bordeaux en 2011 avait conclu que la métropole est « androcentrique », c’est-à-dire pensée pour et par l’homme, et que cela a une répercussion sur les usages de l’espace public (une cartographie mentale et sensorielle avait illustré le degré de mixité d’usage des dispositifs urbains). Selon Edith Maruéjouls, les femmes, à la différence des hommes, ne sont pas légitimes à occuper l’espace public sans motif. « Elles sont dehors parce qu’elles ont quelque chose à y faire : pousser une poussette, faire les courses, aller au travail... ».

4 - Les pratiques de loisirs semblent à tel point imprégnées des stéréotypes de genre, que le choix d’une activité contribue à la formation des identités sexuées des enfants : aux garçons sont destinées les activités valorisant la force, l’agressivité, l’occupation physique de l’espace public ; aux filles les activités privilégiant la sensibilité, l’effacement, l’espace fermé ou privé. D’où une question des chercheurs : quelle place pour les filles et les garçons qui ne correspondent pas à ces stéréotypes de sexe ?

Cette analyse a de quoi déstabiliser, alors que le sport se veut un emblème historique de la mixité et de la diversité et que nombreux sont les professionnels, les responsables associatifs, les bénévoles, les élus, les proches des sportifs à s’engager pour que les espaces de sport restent des lieux de diversité réelle, ce que n’offrent guère ni la culture ni l’école. Elle est sans doute caricaturale par certains aspects : comment faire d’un skate park un espace représentatif du sport pour adolescents ? Sur quelles données se baser pour affirmer qu’en France deux fois plus d’argent public va aux garçons qu’aux filles ? Mais elle pousse à la réflexion, d’autant que des phénomènes peuvent légitimement préoccuper : hausse de l’absentéisme des filles lors des activités sportives au collège, perpétuation de modèles genrés dans les structures qui accueillent les jeunes (les animateurs tendent à prendre davantage en charge les pratiques physiques et les animatrices les activités manuelles), cas rapportés de discriminations dans l’accès aux équipements : dans tel club de football par exemple, les filles auront du mal à obtenir autant de ballons que les garçons en proportion des adhérents et seront reléguées aux moins bons terrains… Comme le relève un rapport réalisé en Belgique « La mixité filles/garçons dans le sport, les loisirs et à l’école » (Fédération Bruxelles-Wallonie, 2016) où il ressort aussi que parmi les jeunes affiliés à une fédération sportive, 70% sont des garçons, les activités culturelles, sportives et de loisirs, qui sont présentées comme ouvertes « à tous et toutes » sont généralement très imprégnées de stéréotypes sexués ce qui fait qu’elles sont en réalité exercées principalement par un public féminin ou masculin.

Il est indéniable que la pratique genrée du sport et ses conséquences méritent une analyse objective. Une mixité des loisirs est jugée importante à l’adolescence où les jeunes sont en période de construction et ont besoin de confrontations et d’échanges avec l’autre sexe. Elle se justifie aussi parce que chaque citoyen doit disposer du droit à fréquenter des lieux publics financés par l’impôt.

La séparation des sexes suscite des débats importants. Le clivage est manifeste entre ceux qui refusent et ceux qui défendent au contraire l'affirmation de différences hommes-femmes via l’éducation. En France, la non-mixité est fortement critiquée, parce que séparer les sexes renforcerait l’idée qu’il existe bien des différences fondamentales entre garçons et filles (Marie Duru-Bellat, « L'éducation des filles aux États-Unis et en France », Travail, genre et sociétés, n°28, 2/2012).

La non mixité est mise en place dans certains pays en éducation physique et sportive. Elle est parfois justifiée par la lutte contre les inégalités entre les sexes. En Suisse, au sein du canton de Vaud, les élèves scolarisés en classe de secondaire 1 (collège) et de secondaire 2 (lycée) ont un enseignement mixte et séparé. Une étude a pris en compte le point de vue des garçons à propos des cours mixtes et non mixtes en EPS : 70% des garçons interrogés préfère une EPS non mixte, notamment parce qu’elle permet de s’engager pleinement dans une pratique plus compétitive avec un meilleur niveau de pratique. Une minorité de garçons, notamment ceux dont le niveau de réussite en EPS est moyen ou faible défend la mixité (Antoine Bréau & Vanessa Lentillon-Kaestnern, « Les garçons face à la mixité et à la non mixité en EPS », eJRIEPS, Suisse, 40 janvier 2017). Les auteurs de cette étude mettent néanmoins en garde : dans une EPS non mixte, les cours entre garçons doivent s’accompagner d’une réflexion sur le modèle de masculinité que cette discipline scolaire souhaite véhiculer. Un travail autour de la lutte contre les stéréotypes de genre leur semble également nécessaire.