Vous êtes ici :

Combien coûtent les discriminations ?


Aurélien Boutaud | 18 janvier 2017 | Mots-clés inégalité statistique chômage équité discrimination économie | Fils rouges chiffres

Faut-il (et peut-on) donner un prix à tout ? Nous avons à plusieurs reprises abordé la question de la monétarisation sur ce blog. Si les limites de l’exercice sont aujourd’hui bien connues – et régulièrement dénoncées – force est de constater qu’elles n’empêchent en rien l’essor de cette pratique. Pour ses défenseurs, la monétarisation présente en effet l’avantage d’utiliser une mesure que chacun est apte à comprendre : l’argent. Dernière étude en date : celle de France Stratégie, qui a récemment évalué le coût économique des discriminations.

Les femmes et les hommes d’origine africaine particulièrement concernés par les discriminations dans l’accès à l’emploi

Les discriminations socioéconomiques sont malheureusement potentiellement très nombreuses au sein de la société française. L’étude de France Stratégie se focalise sur les discriminations à l’embauche, qui sont particulièrement centrales en cela qu’elles conditionnent en grande partie l’intégration sociale. Parmi les nombreux motifs de discrimination sanctionnés par la loi, les auteurs en ont privilégié quatre qui ont le mérite d’être facilement identifiables sur le plan statistique : le sexe, l’origine géographique, le lieu de résidence et le handicap.

Concernant les deux premiers motifs de discrimination (sexe et origine géographique), le constat est assez alarmant. Les femmes sont en effet fortement pénalisées : elles ont un taux d’activité inférieur de 10 à 15 points à celui des hommes ; elles ont un taux de chômage supérieur, un moindre accès aux CDI à temps plein et un salaire inférieur de 12% environ aux hommes à caractéristiques égales. Les hommes originaires du continent africain ont également un taux d’activité plus faible (-4%) et un taux de chômage plus élevé que les autres hommes (+7%), à caractéristiques identiques. Les femmes sont donc davantage pénalisées, mais les conditions se sont sensiblement améliorées pour elles ; au contraire, elles sont eu tendance à se dégrader depuis la crise de 2008 pour les hommes d’origine africaine.

Des conséquences économiques coûteuses

Constatant que ces discriminations rendent plus difficile l'accès d’une partie de la population au marché du travail et aux postes qualifiés, les auteurs ont cherché à mesurer le coût induit de ces discriminations, du fait à la fois : 1) de la sous-utilisation des potentiels humains et, 2) d’une « population en emploi plus faible et d’une productivité moins élevée qui génèrent une production inférieure, donc de moindres recettes et davantage de dépenses publiques. »

La monétarisation est alors envisagée en fonction de plusieurs scénarios, dont le principal (scénario n°2) consiste à envisager une situation dans laquelle la discrimination serait réduite concernant à la fois le taux d’emploi et l’accès aux postes qualifiés. Autrement dit, les discriminés (en premier lieu les femmes) auraient équitablement accès aux postes qualifiés et à l’emploi en général. La réduction drastique de cette double discrimination se traduirait alors par un accroissement de l’activité de près de 150 milliards d’euros, soit 6,9% du PIB. Les recettes publiques s’en trouveraient accrues d’environ 2%, et les dépenses publiques réduites de 0,5%.

France Stratégie note au passage que, « dans l’ensemble des scénarios proposés, c'est la réduction des discriminations dont font l'objet les femmes qui contribue le plus à la hausse du PIB. »

Inverser le message lié aux discriminations

Malgré ses limites méthodologiques, Jean Pisani-Ferry souligne que l’un des mérites d’une telle étude consiste à renverser le regard qu’on porte parfois sur la lutte contre la discrimination : « il n’y a aucune contradiction entre équité et réformes économiques porteuses de prospérité. Trop souvent, on oppose justice sociale et efficacité. La lutte contre les discriminations conjugue l’une et l’autre. »