Vous êtes ici :

Comment « les citoyens qui viennent » transforment la politique en France


Anne Caroline Jambaud | 4 mai 2017 | Mots-clés minorité / majorité jeunes engagement | Fils rouges citoyenneté

Capables de voter un coup à gauche, un coup à droite, les nouvelles générations de citoyens vont aux urnes par intermittence, se méfient des partis et pétitionnent sur Internet. Dans Les citoyens qui viennent, comment le renouvellement générationnel transforme la politique en France (PUF, mars 2017) , Vincent Tiberj, Professeur à Sciences-Po Bordeaux,  démontre, par une approche de sociologie politique originale, comment le renouvellement générationnel bouleverse le rapport à la politique.

Ce n’est pas la même chose d’avoir trente ans pendant les trente glorieuses ou dans une société multiculturelle en crise
Le livre de Vincent Tiberj s’ouvre sur deux citations qui soulignent que l’environnement dans lequel est socialisé un citoyen est déterminant. « Les hommes sont plus les fils de leur temps que de leur père » disait Marc Bloch, faisant écho à Alexis de Tocqueville : « Dans les démocraties, chaque génération est un peuple nouveau ». Ce n’est évidemment pas la même chose d’avoir trente ans en 1970, époque de plein emploi, de consommation effrénée et de déférence vis-à-vis des élus, et d’être trentenaire dans la société multiculturelle et connectée d’aujourd’hui, où le chômage est endémique, les inégalités accrues et les politiques globalement déconsidérés. Pourtant, ce contexte politique et social, forcément dynamique, est peu souvent pris en compte dans les analyses de sociologie politique qui ont tendance à privilégier l’âge et l’impact des cycles de vie sur les électeurs.

En étudiant les comportements électoraux par cohortes de naissance, c’est-à-dire en fonction des années de naissance des citoyens et des « effets de période » qui les ont affectés (chute du mur de Berlin, attentats, 11 septembre 2001, etc.), Vincent Tiberj démontre à quel point le renouvellement générationnel est essentiel pour comprendre les transformations du politique depuis 40 ans.

Du citoyen déférent au citoyen distant
Loin de constituer un remplacement neutre, l’arrivée des post-baby-boomers et le départ des générations de l’avant-guerre entraînent des changements politiques assez radicaux. Avec la disparition des uns s’éteint une « culture de la déférence » façonnée par une vision hiérarchique de la société et le respect de l’autorité. Pour ces générations nées autour de la guerre, le vote, « considéré comme un devoir civique », est souvent synonyme de « remise de soi » : on s’en remet à d’autres, plus compétents, plus légitimes, pour décider. Ce comportement, qui sert assez bien la culture de la Ve République (verticalité du pouvoir, conception d’un président comme homme providentiel) est de plus en plus en décalage avec l’émergence, depuis les années 80, d’un citoyen d’un nouveau type : le « citoyen distant ».
Méfiant à l’égard de la politique institutionnelle et de ses acteurs dont il a la capacité de décoder les discours et d’évaluer les actions, ce citoyen critique a mûri dans un contexte où les politiques publiques de gauche et de droite semblent converger, et où les marges de manœuvre de gouvernements paraissent faibles. « Pas apolitique mais moins partisan, il change souvent d’alignement électoral et vote selon l’enjeu » écrit Vincent Tiberj.

Le nouvel alteractivisme des militants Post-it
Autonome vis-à-vis des partis et des organisations et volontiers volatile, ce citoyen parfois qualifié de « militant Post-it » participe plus facilement, mais navigue entre plusieurs engagements et en change vite. Développant de nouvelles manières de « faire collectif » (groupes Facebook, communautés online et offline, zones à défendre, mouvements des places), il dessine un « nouvel alteractivisme ». C’est ainsi que, contrairement aux idées reçues, la cohorte née en 1981 se distingue par « un profil particulièrement participatif : elle compte 66,5% de pétitionnaires en 2008 et surtout 60% de manifestants, soit la plus forte proportion jamais enregistrée de toutes les cohortes et vagues d’enquêtes » note l’auteur.

Modes d’éducation ou manières d’aimer : tout est politique
Autres caractéristiques de ces « citoyens qui viennent » selon Vincent Tiberj : ils ont une conception assez large du politique qui transparaît dans leur quotidien : dans le choix d’un mode de transport, d’un régime alimentaire, d’un endroit où habiter, d’une manière d’aimer ou d’éduquer leurs enfants. Enfin, si les valeurs socio-économiques restent déterminantes pour eux (avec un clivage portant toujours sur la répartition des richesses et le rôle de l’État), ces nouveaux citoyens « globalement plus éduqués, moins catholiques et dont les parents et amis sont d’origines plus diverses », font « pencher la balance du côté du libéralisme culturel et de la tolérance » assure Vincent Tiberj.
L’affirmation paraît paradoxale quand on observe le déchaînement d’une parole de haine sur les réseaux sociaux et la captation d’une part du vote jeune par le Front national. Mais Vincent Tiberj insiste : « les générations nées dans les années 60 et les suivantes  (qui sont majoritaires aujourd’hui, ndlr) penchent en moyenne à gauche ».

Les citoyens qui viennent penchent en moyenne à gauche… ou à l’extrême droite
L’analyse, originale, manque d’arguments étayés (hormis l’étude de votes assez volatiles) pour convaincre, mais a le mérite de remettre en cause des idées sans doute un peu hâtives. Non, l’Europe n’entre pas dans l’ère des conservatismes à la faveur du vieillissement de la population et de l’émergence d’un « pouvoir gris » car « le renouvellement générationnel est défavorable à la droite » assure l’auteur. Non, il est faux d’affirmer que « plus on vieillit, plus on devient conservateur » poursuit Vincent Tiberj. L’idée d’une montée du conservatisme liée au cycle de vie, l’accumulation des biens et l’arrivée d’enfants entraînant une plus forte adhésion aux normes classiques, est très vivace dans les esprits mais « non vérifiée » assure l’auteur. Ainsi, l’analyse du vote des post-baby-boomers, dont certains sont déjà bien installés, révèle « une droite traditionnelle prise en étau entre une gauche dominante et une extrême droite qui attire les perdants économiques et ceux qui ne partagent pas la vision multiculturelle et ouverte qui est dominante dans leurs générations » estime Vincent Tiberj.

Le risque du hors jeu démocratique pour les catégories populaires
Au fil de ses analyses, Vincent Tiberj identifie deux enjeux démocratiques majeurs. Le premier : « inventer et développer les dispositifs démocratiques qui permettront de maintenir, d’arrimer et donc d’inclure les post-baby-boomers ». Le second est lié au constat d’un accroissement des inégalités sociales de représentation politique : « les catégories populaires sont de moins en moins en position de s’exprimer, notamment dans les cohortes récentes » observe Vincent Tiberj qui alerte sur la nécessaire prise en compte des groupes sociaux les moins dotés en capital économique et culturel par les responsables politiques.  « Au risque de la disparition des urnes de pans entiers des catégories populaires » prévient-il.