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Coproduction, Big Data et bien commun : une alliance sous haute surveillance ?


Sylvie Mauris | 14 novembre 2016 | Mots-clés entreprise coopération engagement société civile droits économie chômage | Fils rouges politiques publiques

La coproduction avec le consommateur-usager des biens et des services qu’ils consomment vient bousculer la séparation bien établie des fonctions de conception et production de celles de consommation. Tout un pan de cette coproduction se développe grâce aux possibilités ouvertes par le numérique : caisses automatiques, banque en ligne, réservation et impression de billets de transports, démarches fiscales et sociales dématérialisées... Quelles sont les implications sur le long terme, et à grande échelle de l’émergence d’un « consomm'acteur », d’un usager-citoyen ? Comment s’assurer que cette évolution ne se fasse pas au détriment des individus et de l’intérêt général ? Malgré son ampleur, le phénomène reste encore difficile à appréhender. Un sujet dont s’est emparé le Conseil économique, social et environnemental qui a adopté, le 25 octobre dernier, l’avis sur « La coproduction à l’heure du numérique : quels risques et quelles opportunités pour le consommateur et l’emploi ? ». Que pointe cet avis et les diverses contributions des experts interrogés ? 

Un impact fort sur le tissu économique et les comportements des individus...

Premier constat, la diversité des formes que ce soit de  l'auto organisation (wikipedia, crowdfunding...), du déport de tâches simples sur le consommateur ou encore une collaboration étroite pour des tâches complexes telles que la mise en place d’un service de covoiturage, la transformation d’un lieu (ex : dispositif « Gare remix »), les dispositifs d’innovation par les usages (ex : création d’une pépinière en gérontechnologies dans un Etablissement d’Hébergement pour les Personnes Agées Dépendantes), les SAV participatifs... Second constat, l’ampleur du phénomène et de ses impacts sur les comportements de consommation (seuls 18% des français vont dans leur banque plusieurs fois par mois contre plus de 50% en 2010), sur la transformation des métiers, l’emploi et les modèles économiques.

...qui profitent peu de la plus-value qu'ils créent  

Avec le développement des objets connectés et du big data, cette coproduction s’est accompagnée de l’essor du marché de la donnée personnelle. Mentionnant une étude du Boston Consumer Group de 2011, la rapporteure Mme Martine Derobert-Masure rappelle que le marché européen des données personnelles, estimé à 315 milliards d’euros en 2011, serait de près de 1000 milliards en 2020 ! Hors, le consommateur-citoyen n’a que peu conscience de la valeur des informations récoltées sur lui et de la plus-value de son implication, qui profitent largement aux entreprises de l’économie des plateformes. Le plus souvent étrangères et américaines, ces entreprises optimisent leurs services grâce aux individus sans s’acquitter pour autant des obligations sociales et fiscales, détricotant ainsi les systèmes de solidarité territoriaux. Comment alors assurer une juste répartition de cette valeur co-produite ? Comment localiser la création de valeur et améliorer la prise de conscience de leur rôle par les individus coproducteurs ? 

Que faire ?

Améliorer la connaissance du phénomène (mesurer la plus-value réalisée par les individus et imaginer des manières de la prendre en compte fiscalement, réaliser un bilan environnemental des pratiques collaboratives, conduire des études prospectives sur l'évolution des métiers et des qualifications), réguler davantage pour lutter contre la distorsion de concurrence entre entreprises et garantir les droits individuels (harmoniser les règles auxquelles sont soumises les entreprises en ligne et les autres, créer un véritable statut juridique européen de la plateforme numérique et un espace de signalement en ligne des pratiques contraires au principe de loyauté, donner les moyens aux individus de contrôler l'usage de leurs données), lutter contre la précarité numérique (favoriser l’acquisition des savoirs numériques pour éviter les phénomènes d’exclusion et obliger les services publics à proposer un service physique de proximité).

Des questionnements qui en appellent d'autres : quid des modèles de "coproduction forcée" qui obligent l’individu à collecter ses données sous peine de sanctions financières ? Ainsi, les opérateurs de transports publics sont de plus en plus nombreux à pénaliser, par des amendes élevées, l’usager, titulaire d'un titre de transport valide mais qui, en ne revalidant pas son titre lors de correspondances, ne coopère pas à la collecte de ses données de mobilité. L'argument de l'amélioration d'un service public suffit-il à justifier cette pénalisation ? 

Utiliser le pouvoir de la technologie pour le bien commun, c’est possible assène Paul Duan, fondateur et président de l'ONG Bayes Impact : "LeBig data peut être utilisé pour résoudre des problèmes sociaux à grande échelle et aider à prendre des décisions qui vont impacter la vie de millions de personnes ». Si Uber optimise ses trajets grâce aux données, pourquoi les services ambulanciers s’en priveraient ? Si un algorithme prédit nos comportements, pourquoi un hôpital n'anticiperait-il pas les risques de réhospitalisation de ses patients ? Si  Bayes Impact cible la santé aux USA, elle s'attaque au chômage en France avec le lancement de Bob Emploi. Cette plate-forme indépendante et gratuite, ambitionne d’utiliser les données  pour mutualiser les expériences de tous en matière d’emploi et créer un "véritable service public citoyen". Soutenue par les acteurs institutionnels classiques mais reposant sur la contribution des citoyens pour les citoyens, l'algorithme analyse des données du marché du travail ainsi que des millions de parcours de recherche d'emploi afin de permettre à chacun de bénéficier des bons conseils au bon moment de façon personnalisée. Un appel aux contributeurs est lancé...