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Déradicalisation : le modèle danois fait une place à la société civile


Pierre Grosdemouge | 4 juillet 2016 | Mots-clés citoyenneté laïcité | Fils rouges politiques publiques

Le Danemark a été l’un des premiers pays à se pencher sur la question de la radicalisation et à y apporter des réponses. Un « modèle danois » s’est construit progressivement, sur la base d’expérimentations en matière d’identification, de signalement et de réhabilitation des personnes radicalisées. Si le modèle n’est pas parfait, il est observé de près, notamment en ce qui concerne la place de la société civile et le suivi individualisé des personnes radicalisées. 

Le contexte :

Le Danemark a été touché par des attentats terroristes en février 2015, mais le pays est concerné de près par les tensions liées à la radicalisation islamiste depuis le 11 septembre 2001. Son gouvernement a suivi la « ligne dure » des pays engagés en Irak et en Afghanistan, et le climat s’est encore aggravé suite à « l’affaire des caricatures de Mahomet ». Publiée sur papier en 2005 par le journal Jyllands-Posten, puis à nouveau, sur internet, en 2008, elle ont été le prétexte de deux tentatives d’attentats. En janvier 2009, des mesures de «prévention contre la radicalisation et l’extrémisme», conçues par un groupe de travail interministériel, ont été introduites. Depuis lors, le pays a lancé de nouveaux plans et pris de nouvelles initiatives, la dernière en date en janvier 2015, juste après les attaques terroristes contre Charlie Hebdo à Paris.
La spécificité du modèle danois tient à l’association, dès le départ, d’acteurs variés (instituts de recherche, membres de la société civile -dont des musulmans, municipalités, services de sécurité danois et étrangers) ainsi qu’à la volonté de mener un travail de terrain et de proximité, au cœur des quartiers et des communautés les plus vulnérables au phénomène de radicalisation ou dans les prisons, en s’appuyant sur les élus locaux et travailleurs de proximité (travailleurs sociaux, enseignants, policiers).

Un modèle à étages :

La pyramide de la contre-radicalisation au Danemark, Lars Erslev Andersen ( 2015)

 

Sensibilisation, formation et information

Le modèle danois se base sur l’idée que la lutte contre la radicalisation est l’affaire de tous, et que le rejet de l’extrémisme doit être affiché par la société dans son ensemble. Un premier volet de l’intervention comprend donc des campagnes de sensibilisation, des conférences publiques, ainsi que des formations aux signes avant-coureurs à destination des différents professionnels ancrés dans les quartiers et de la société civile. Il s’agit de faciliter la détection des signes de radicalisation, mais aussi de donner aux acteurs de terrain des outils de compréhension et de dialogue avec les jeunes radicalisés.
« En formant les acteurs locaux, ces derniers savent aussi comment réagir face à un jeune, ou au moins, ils deviennent conscients du problème et savent rapidement où demander conseil », explique un responsable de l’organe de coopération entre la police et la mairie de la ville d’Aarhus1 . »

Signalement

La détection est également renforcée par un dispositif d’alerte précoce («early warning») visant à apporter une réponse immédiate et ciblée. Il est basé sur un réseau de cellule d’accueil et d’information (Info House ou Infohus), implantées dans chaque commissariat. Ces cellules sont joignables 24h sur 24 via un numéro vert, pour fournir des informations et recueillir les signalements, traités en collaboration par des policiers et travailleurs sociaux. Entre fin 2010 et mars 2015, environ 160 cas ont été signalés à l’Infohus de Aarhus, ville pionnière en la matière. 

Les réactions aux signalements sont rapides et coordonnées : une visite à domicile est systématiquement menée dans les 24 heures, par la personne jugée la plus adéquat selon la situation (policier, travailleur social ou autre) afin de rencontrer les parents ou leur enfant. Il s’agit d’apporter une réponse adaptée, dès les premiers signes de radicalisation.
« En outre, le programme est doté d’une autorité qui donne la capacité de mobiliser dans l’instant les compétences nécessaires, des psychologues par exemple, pour ces interventions rapides », précise Pernille Kjeldgard, le chef du département inclusion et diversité à la mairie de Copenhague2 .

Mise à contribution de la population et de la société civile

Le modèle d’intervention danois est souvent remarqué pour le rôle qu’il donne aux acteurs de la société civile. Il s’agit d’une part de considérer chaque citoyen comme participant au réseau d’alerte (travailleurs sociaux, responsables associatifs, enseignants, parents et même les enfants des écoles), et de lui donner les outils de lecture des premiers signes de radicalisation.
Mais il s’agit également de renforcer la coopération entre société civile et services étatiques. Les autorités encouragent la constitution de groupes de parents de jeunes radicalisés, afin de leur permettre de se soutenir mutuellement. Les associations travaillant avec les jeunes, les détenus sont sollicitées. Les institutions religieuses, notamment les mosquées sont également mises à contribution. L’objectif est de favoriser le dialogue interculturel, d’informer sur les risques encourus, et de démonter les argumentaires, notamment religieux, des groupes extrémistes.

Réhabilitation, mentorat et déradicalisation individualisée

Autre point fort de ce modèle danois, le suivi individualisé des personnes radicalisées par un mentor ou tuteur, issu de la société civile. Sur la base du volontariat, ce suivi peut concerner aussi bien des personnes en voie de radicalisation que des personnes de retour des terrains de djihad (Syrie…) qui n’ont pas commis d’infraction.
Les mentors, souvent d’anciens policiers, enseignants, ou avocats, sont choisis pour leurs connaissances du contexte, et formés pour approcher des individus en voie de radicalisation et tisser des liens de confiance avec eux, afin de leur permettre de trouver des alternatives sociales constructives à l’extrémisme. Leur objectif est de faciliter l’intégration pratique des personnes suivies. Il peut s’agir de les aider à rédiger un CV ou une demande d’aides sociales, de discuter de conflits familiaux ou de les accompagner au cinéma. Les personnes accompagnées peuvent également obtenir de l’aide pour changer d’environnement social ou déménager dans une autre ville afin de s’éloigner des milieux extrémistes.
Ce système de mentorat est expérimenté en France depuis février 2015 dans les Alpes Maritimes, au titre de la mission de protection de l'enfance dans le cadre du « plan de lutte contre la radicalisation des jeunes ».

Évaluation du modèle danois

L’évaluation des modes d’intervention danois reste difficile. Les cas restent trop peu nombreux pour établir des statistiques fiables, de nombreux facteurs restent méconnus, et il est par définition impossible de savoir si une personne signalée aurait ou non poursuivi sont processus de radicalisation en l’absence d’action des pouvoirs publics.
Néanmoins on peut citer quelques résultats positifs : dans la ville pionnière d’Aarhus au mois de mars 2015, 16 djihadistes étaient revenus de Syrie, 10 ont participé au programme de réhabilitation individualisée, parmi lesquels trois ont demandé de l’aide pour changer d’environnement social, sept suivent toujours le programme. Ils ont été réintégrés à l’école ou ont obtenu une aide pour trouver un emploi. Six jeunes ont déclaré ne pas avoir besoin d’aide. Dans un seul cas, la déradicalisation a été considérée comme un échec.
Limite de ce mode d’action, la mise en alerte de toute la population peut aboutir à un logique de surveillance et de méfiance généralisée. Concentrée sur certaines populations considérées « à risque », cette surveillance peut aboutir à des formes de stigmatisation et à un sentiment de rejet de la part de cette population, contre-productif pour le vivre-ensemble que l’on souhaite voir se développer.
Les détracteurs de ce modèle ne manquent également pas de relever qu’il n’a pas empêché le drame de février 2015.

Sources :
Andersen Lars Erslev, « Terrorisme et contre-radicalisation : le modèle danois », Politique étrangère 2/2015 (Été) , p. 173-183 http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2015-2-page-173.htm.
A. El Difraoui et M. Uhlmann, « Prévention de la radicalisation et déradicalisation : les modèles allemand, britannique et danois », Politique étrangère 4/2015, p. 171-182 http:// www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2015-4-page-171.htm
Les pistes danoises contre la radicalisation djihadiste, LE MONDE | 05.02.2015, http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/02/05/les-pistes-danoises-contre-la-radicalisation-djihadiste_4570391_3214.html
« Dans les Alpes-Maritimes, la lutte contre la radicalisation va se déployer dans les communes », La gazette des communes, 22 février 2016 http://www.lagazettedescommunes.com/430156/dans-les-alpes-maritimes-la-lutte-contre-la-radicalisation-va-se-deployer-dans-les-communes/

[1]      Les pistes danoises contre la radicalisation djihadiste, Le Monde, 05.02.2015

[2]      Les pistes danoises contre la radicalisation djihadiste, Le Monde, 05.02.2015