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Derrière la notion de mixité sociale, la disqualification des communautés ?


Pierre Grosdemouge | 7 décembre 2016 | Mots-clés mixité communauté | Fils rouges politiques publiques

Si la notion de mixité sociale est centrale dans les discours politiques et intellectuels sur la ville, un certain nombre d’observateurs la voient au contraire d’un œil critique. Pour eux, l'impératif de mixité sociale trahit un regard dépréciatif porté sur les quartiers populaires et leurs populations. C'est le point de vue qu’adoptent M.-H. Bacqué et F. Charmes dans « Mixité sociale, et après ? », ouvrage publié en avril 2016 (PUF, La vie des idées).

Dans le chapitre intitulé « Les « quartiers populaires comme communautés : risques ou ressources ? », M.-H. Bacqué détaille le lien, souvent implicite, entre mixité sociale et disqualification des formes de vie collectives émergeant des milieux populaires. La mixité sociale serait l’antidote aux phénomènes de repli communautaire, voire de communautarisme, par lequel des groupes organisés mettraient en péril le pacte républicain. Elle rappelle au contraire que cette vision de la communauté est très franco-française, et que les communautés peuvent constituer le point d’appui d’une participation politique des habitants des quartiers populaires.

Derrière la mixité sociale, une vision des communautés

M.-H. Bacqué rappelle l'importante polysémie de la notion de communauté, et sa place particulière en France, dans le débat politique comme dans les sciences humaines.

Dans les pays anglo-saxons, « community" a un sens extensif : le mot peut désigner les habitants d'un quartier, un groupe partageant la même pratique voir un collectif quelconque (on y parle de « community associations », « community télévision », « community corporations »…). Les sociétés anglo-saxonnes font une place importante et positive à ces collectifs intermédiaires dans la vie sociale comme dans les politiques publiques, considérant qu'ils apportent à leurs membres solidarité, cohésion, stabilité, sécurité. Les community représentent pour leurs membres un capital social sur lequel ils peuvent s'appuyer.

En France, dans le sillage des Lumières, les communautés ont été considérées comme une forme d'archaïsme lié à la vie de village que la modernité industrielle et politique est venue bousculer. Les communautés sont essentiellement perçues comme des freins, des facteurs de fermeture, voire de sécession de certains groupes. On considère volontiers que les identités, culturelles ou cultuelles doivent rester dans la sphère privée. Dans la France contemporaine, la notion de communauté est essentiellement utilisée pour penser la place des minorités dans la société, au point que le terme communauté renvoie systématiquement à cette position subalterne.

Communautarisme et disqualification des appartenances

Cette vision négative s’est encore détériorée au cours des dernières décennies, avec la diversification des origines des classes populaires, et la racisation des rapports sociaux. La notion de communauté, qui a pu servir un temps a désigner des populations partageant un ancrage local et une situation économique (communauté ouvrière de la « banlieue rouge » par exemple), sert désormais davantage à décrire - négativement - des identifications ethno-religieuses. Toute manifestation d’appartenance ostensible est présentée dans les discours politiques ou médiatiques, comme un repli, une dérive voire une menace pour l’ordre social. Symptomatique de cette « disqualification des appartenances », le terme « communautarisme » est entré dans le dictionnaire français en 1997.

L’accusation de communautarisme discrédite les formes de vie collectives qui peuvent émerger dans certains quartiers populaires. Elle tend à faire porter exclusivement la responsabilité du manque de mixité sociale aux « minorités visibles » ou aux descendants de l’immigration post-coloniale, en occultant les phénomènes de ségrégation, stigmatisation et discrimination qui favorisent pourtant la constitution de communautés. Paradoxalement, la dénonciation du communautarisme fonctionne comme une prophétie auto-réalisatrice : "en faisant problème de l'expression des appartenances culturelles et cultuelles et en l'interdisant, elle contribue à de nouvelles modalités d'exclusion (...) et conforte les demandes identitaires".

Des communautés qui peuvent être le point d’appui d’une participation citoyenne

Pourtant, rappelle M.-H. Bacqué, il faut rappeler que « communautés » et « identités » renvoient à des réalités complexes et mouvantes : des individus peuvent appartenir à plusieurs communautés, se reconnaitre dans des identités diverses au cours de leur existence, partager des pratiques avec d’autres sans partager leurs idées, etc. Pour l’auteure, les quartiers populaires sont également moins « enfermant » aujourd'hui que par le passé : le développement des mobilités urbaines et celui des moyens de communication (satellite, internet…) permettent de diversifier les rapports au monde et les possibilités d’interaction, si bien que « les univers populaires sont (…) travaillés à la fois par des logiques de marginalisation et de fermeture et par des logiques d’ouverture qui contribuent à transformer les divers collectifs ou communautés qui les composent ».

Enfin, les communautés des quartiers populaires peuvent aussi être vues comme des formes de solidarité et de résistances d’individus confrontés à des problèmes communs. C’est en se regroupant que ces populations peuvent faire entendre leur voix pour participer au débat public, sur les problématiques urbaines ou sociétales. De point de vue, « la reconnaissance des communautés n’est donc pas incompatible avec l’idée démocratique ».