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Des collectifs de femmes se mobilisent contre la masculinisation des cafés et des espaces publics


Cédric Polère | 14 avril 2017 | Mots-clés mixité communauté minorité / majorité cohésion sociale discrimination laïcité | Fils rouges discrimination

Un reportage de France 2 diffusé le 7 décembre 2016 dans le journal de David Pujadas a fait réagir la classe politique : il s'ouvre sur des images d'un café uniquement fréquenté par des hommes où deux militantes de l'association Brigade Des Mères, rentrent et filment en caméra cachée. Ces femmes sont visiblement indésirables. Parmi les hommes qui leur demandent ce qu'elles viennent faire ici, l’un justifie ainsi l’absence de mixité dans le café : « On est à Sevran, on n'est pas à Paris. T'es dans le 93, ici c'est une mentalité différente, c'est comme au bled. » Le reportage se poursuit ensuite dans l'agglomération lyonnaise où une jeune femme indique veiller à avoir des vêtements couvrants et s'effacer, par peur. Le Progrès avait déjà souligné le phénomène dans plusieurs articles ("Les femmes en marche pour récréer de la mixité sociale dans la ville nouvelle" (21.05.2016) ; "Les femmes veulent réinvestir l'espace public dans la ville nouvelle" (06.16.2016)).  

Le sociologue Romi Mukherjee (voir son entretien pour Millénaire 3) a mené une enquête dans plusieurs communes de la Seine-Saint-Denis. Il a observé une masculinisation de la rue. « Le clivage entre la communauté blanche-bobo et la communauté arrivée depuis les Printemps arabes qui occupe les rues s’est renforcé. Si vous allez sur le site internet ville-idéale.com, destiné à noter et donner un avis ou connaitre la qualité de vie d'une ville, vous verrez les avis des habitants. Pour Aubervilliers, il est frappant de voir le nombre de commentaires qui parlent du communautarisme religieux et de la masculinisation de l’espace, du type «  trop de mecs dans les rues », « c’est trop le bled », « insécurité le soir pour les femmes »… ». Certes en France, historiquement et dans les campagnes, les cafés étaient surtout fréquentés par les hommes mais il s’agit là d’un phénomène nouveau. Dans certains quartiers, des cafés sont entièrement masculins. « Les femmes ne peuvent y entrer, et le même phénomène s’observe dans les rues, on n’y voit presque que des hommes. Alors que les hommes sont dans les cafés, les femmes, seules ou avec les enfants, si elles sortent, vont au MacDo et au Quick. »

Des féministes laïques qui habitent ces quartiers ont créé des associations, telle La Brigade des Mères, ou le collectif Place aux femmes à Aubervilliers pour lutter contre la masculinisation de l’espace public et pour la mixité. Les adhérentes de ce collectif créé en 2011 se rendent dans les cafés où il n’y a que des hommes, occupent des terrasses, commandent une boisson. Un des objectifs de l’association est de labelliser les cafés d’Aubervilliers où les femmes peuvent se sentir bien. En signant leur charte, le gérant s’engage à accueillir avec bienveillance les femmes et à y maintenir un climat de sécurité et de respect mutuel. Quand le café est « femmes friendly », elles apposent un autocollant sur la porte « Place aux femmes, bu et approuvé ». A Aubervilliers, le quart des cafés auraient accepté le label.

De telles initiatives appelant une lutte positive, féministe, sociale et politique pour que la ville retrouve de la mixité et pour déclencher une réflexion sur la place de la femme dans l’espace public se sont multipliées ailleurs en France, à Grenoble récemment.

A la suite de reportages sur ces initiatives, des articles ont pointé l’islamisation des quartiers sensibles. Marianne a par exemple publié un article « Femmes exclues des cafés : l'inquiétante léthargie de l’Occident face au péril islamique » (12 décembre 2016) où il est expliqué que « le communautarisme va toujours de pair avec l’islamisme ». Une telle lecture a fait réagir : le collectif Place aux femmes se dit choqué de la récupération de son combat pour la mixité des espaces publics par des médias qui contribuent à stigmatiser une partie de la population française. Pour le collectif, la masculinisation des cafés renvoie à un machisme qui ne concerne pas seulement la banlieue mais imprègne l’ensemble de la société. Le collectif appelle donc les femmes à occuper l’espace public partout où il leur est confisqué. Pour sa part, le bondy blog a mené une contre enquête indiquant que ce café sur lequel s’est ouverte la polémique accueille aussi des femmes (« Bar PMU de Sevran : la contre-enquête du Bondy Blog », 17 mars 2017). Que penser de tout cela, sinon que l’on a un résumé frappant de la difficulté en France à appréhender de tels sujets, qui sont réellement préoccupants, en échappant aux écueils de la dramatisation outrée d’un côté, du déni de réalité de l’autre, et de l'instrumentalisation de part et d'autre.