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Des murs entre les hommes


Sylvie Mauris-Demourioux | 7 janvier 2016 | Mots-clés frontière | Fils rouges publics exclus

Loin des pronostics des années 90 annonçant leur disparition, les frontières se durcissent, les murs prolifèrent. Parpaings, barricades, barbelés ou technologies high-tech, tout est bon pour maintenir hors de la vue, du territoire et de la société, l’indésirable, l’inconnu, le dangereux, le pauvre, le différent de par sa religion ou sa culture. Qu’ils soient emblématiques comme les 4000km de frontières électrifiées entre l’Inde et le Bangladesh, les USA et le Mexique ou tellement quotidiens qu’ils en deviennent invisibles à l’instar de ces nouvelles résidences abritant, derrière leurs grilles ouvragées, leurs jardins et petites rues, leur finalité est la même : séparer, filtrer, contrôler, protéger en enfermant. Cette dynamique de l’enfermement et du rejet  impulse un renouveau des recherches et réflexions sur les frontières notamment dans ces formes extrêmes. En témoignent l'exposition Frontières actuellement au Musée national de l’histoire de l’immigration, l’édition 2015 du Festival de géopolitique de Grenoble entièrement consacrée aux frontières ou encore le numéro 20 de L’espace politique dédié aux barrières frontalières et aux différents apports de la géopolitique et des relations internationales.

S’éloignant d’une approche académique, Alexandra Novosseloff et Frank Neisse livrent une nouvelle édition passionnante de Des murs entre les hommes1. Partis à la rencontre de neuf murs -des USA à  Belfast, du Sahara à la Palestine, de Chypre à la Corée, etc.- ils témoignent de manière vivante et incarnée de leur histoire et de celles des populations qui les vivent au quotidien. Ce livre vient étoffer le constat largement partagé qu’un mur n’est qu’une solution de court-terme, un révélateur de l’impuissance d’un pouvoir politique donnant des gages symboliques à sa population, des marques de réassurance largement illusoires. 

Citant l’avocat israélien, Daniel Seidemann, les auteurs rappellent qu’un mur apparaît « chaque fois qu’une culture ou une civilisation n’a pas réussi à penser l’autre, à se penser avec l’autre ». 

C’est exactement à une prise de conscience de cette mise en danger de l’altérité dans nos villes que différents artistes convient le citoyen : le britannique Nils Normandresse une revue des aménagements défensifs mais aussi inclusifs, Gille Paté et Stéphane Argillet y confrontent leurs corps dans Le Repos du FaKir [voir aussi Revue Vacarmes, 29, oct 2004]. Quant à la compagnie de théâtre Ainsi de suite, elle mène une action itinérante de murs en frontières murées impliquant artistes locaux et habitants. Autant d’actions pour « montrer, qu’au fond, les hommes n’ont d’autre choix que de respecter leurs différences. Construire des murs est la négation de cette évidence. » [Des Murs entre les hommes]

 

[1] La Documentation française, Paris, 2015
[4] Nils Norman enseigne à l’Académie royale danoise d’Art et de Design de Copenhague (Danemark) et dirige le département “Murs et Espace”.

 

Pour aller plus loin :

Lire l'interview de  RICHARD SENNETT : Comment faire coopérer les tribus ? Emile Hooge, Millenaire3, 2013
Lire l'étude Comportements & Espace ; Sylvie Mauris-Demourioux, Millenaire3, 10 juin 2015
Lire l'article Contrôle aux frontières : la mobilité au pied des murs de Stéphane Rosière, Professeur de géographie à l’université de Reims-Champagne-Ardenne, Libération, 30 septembre 2015

 

Exposition “Frontières”     Mardi 10 Novembre 2015 – Dimanche 29 Mai 2016

Le Musée national de l’histoire de l’immigration présente une exposition pour comprendre le rôle et les enjeux contemporains des frontières dans le monde et retracer les histoires singulières de ceux qui les traversent aujourd’hui.