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Evaluation du système scolaire : comment l’école fabrique des inégalités


Aurélien Boutaud | 7 octobre 2016 | Mots-clés mixité inégalité statistique éducation cohésion sociale politiques publiques | Fils rouges chiffres

Créé au début de l’année 2014, le Conseil national de l’évaluation du système scolaire (Cnesco) a depuis produit plusieurs études, dont la dernière en date, portant sur les inégalités scolaires, a été largement médiatisée. Le principal message relayé par les médias concerne le constat d’échec des zones d’éducation prioritaire. Mais l’étude du Cnesco, menée par 22 équipes de chercheurs français et étrangers, comporte d’autres informations intéressantes… 

Des inégalités scolaires bien réelles… et en forte augmentation

La première partie du rapport essaie d’apporter des éléments d’objectivation de la problématique des inégalités scolaires. Et le constat est assez effrayant, puisqu’à partir de ses travaux à l’échelle nationale, le Cnesco confirme largement le diagnostic établit par le baromètre PISA au niveau international : « au total, (…) la France est devenue le pays avec l’école la plus inégalitaire de l’OCDE. » Avant d’ajouter que « cette tendance s’inscrit désormais dans la durée, » et ce du fait aussi bien d’un abaissement du niveau des plus défavorisés que d’un accroissement (plus modeste) du niveau des élites.  

Dans cette première partie, le rapport s’évertue ainsi à décrire les différents mécanismes qui mènent à cette discrimination, pointant du doigt tout un enchaînement : « les inégalités sociales à l’école se fabriquent tout au long de la scolarité, par strates successives. Inégalités de résultats, d’orientation, de diplomation, de rendement social du diplôme : c’est donc une longue chaine de processus inégalitaires, souvent peu identifiés, qui conduit à faire de l’école française un lieu de reproduction sociale. »

Des politiques qui échouent faute d’évaluation

La seconde partie s’attache davantage à essayer de comprendre pourquoi ces inégalités ont tendance à s’accroître en France, alors que dans d’autres pays elles baissent. Les chercheurs montrent que les facteurs comme le contexte économique, le rôle des cours privés, ou encore l’intervention des parents ont peu à voir avec cette dégradation de la situation. Ils en concluent que la responsabilité en incombe majoritairement aux politiques scolaires. Le paradoxe soulevé par le rapport est que la France mène depuis longtemps une politique active pour lutter contre ce phénomène (collège unique, éducation prioritaire, etc.). Mais comme aucune évaluation sérieuse n’est menée, les politiques sont reproduites sans se soucier de leur efficacité…

Parmi ces politiques inefficaces, celles ayant trait à la compensation sont particulièrement pointées du doigt. Si on en croît les conclusions du Cnesco, l’idée consistant à mettre davantage de moyens sur les zones prioritaires et sur les élèves les plus en difficulté a en réalité permis d’éluder une question plus vaste concernant les manières d’enseigner. Dans le même temps, les effets pervers de l’éducation prioritaire ont pris le dessus et sont devenus un élément de discrimination négative : conçue pour être temporaire et ciblée, l’éducation prioritaire s’est élargie et pérennisée en se diluant, si bien que les moyens supplémentaires « ne sont pas dirigés vers les dimensions efficaces de l’enseignement. À l’inverse, temps d’enseignement plus courts, méthodes pédagogiques moins efficaces pour les apprentissages complexes, enseignants moins expérimentés, davantage de non-titulaires, climat scolaire moins favorable, entourages des pairs peu porteurs : sur un ensemble large de facteurs cruciaux réellement liés aux apprentissages, les élèves socialement défavorisés et issus de l’immigration sont victimes de discrimination négative ».

Une question qui reste en suspens : la mixité au sein des établissements

La pointe d’optimisme tient au fait que la refondation de l’école engagée à partir de 2013 semble aller dans le bon sens… mais à deux conditions : faire preuve de davantage de volontarisme ; et ne pas oublier la question centrale de la mixité sociale au sein des établissements. Car comme le note le rapport du Cnesco, « toutes ces politiques et les budgets afférents resteront très peu efficaces si les écoles et les collèges les plus ségrégués ne font pas l’objet d’une politique volontariste de mixité sociale. » Or, « autant l’activisme politique a été de mise sur d’autres réformes, autant la déségrégation entre les établissements mais aussi dans les établissements est la grande oubliée, pour ne pas dire l’angle aveugle des politiques scolaires des trois dernières décennies. »

C’est ce constat que nous avons mis en lumière dans un précédent billet, montrant qu’il existait là aussi des solutions... mais qui nécessitent un vrai volontarisme politique.