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Inclusion sociale et République, des idéaux en tension ?


La notion d’inclusion n’a jamais été autant affichée dans les politiques publiques françaises, dans les politiques de l’Union européenne et par les organisations internationales (OCDE, etc.). Pour autant la notion est aussi critiquée, récemment et de manière bien étayée dans la revue Espace Social publiée par le Carrefour national de l'action éducative en milieu ouvert (CNAEMO), dans un dossier intitulé "L’inclusion : une question politique" (mars 2017). Pourquoi remettre en cause une notion aussi généreuse ?

 

Retour sur la genèse de la problématique de l’inclusion : lutte contre la pauvreté et handicap

Historiquement, la notion d’inclusion a pris naissance dans deux champs : le premier est celui de la lutte contre l’exclusion et la pauvreté. L’Europe a fait de l’inclusion une priorité surtout à travers la stratégie Europe 2020, qui visait une « croissance intelligente, durable et inclusive ». Elle apporté cette définition : « L’inclusion sociale est un processus qui permet aux personnes en danger de pauvreté et d’exclusion sociale de participer à la vie économique, sociale et culturelle, et de jouir d’un niveau de vie décent » (Commission européenne). L’UE pousse les Etats membres à regarder de près l’impact sur l’inclusion sociale de leurs politiques de protection sociale, d’emploi, de santé, de logement et d’éducation et soutient des actions, notamment à travers le Fonds Social Européen. Progressivement, l’inclusion est devenue un objectif de plus en plus large regroupant la lutte contre les inégalités sociales, la promotion de l’autonomie des personnes, la participation citoyenne, etc. A la demande de l’UE, la France a mis en oeuvre entre 2001 et 2011 des plans nationaux d’action pour l’inclusion sociale, puis a adopté en 2013 un « Plan pluriannuel de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale ». L’inclusion a aussi servi à repenser les politiques d’intégration (« La grande nation : pour une société inclusive », 2013).

Le second champ est celui du handicap. La perspective inclusive implique de supprimer les obstacles et barrières qui empêchent les personnes handicapées d’accéder à certaines ressources, et d’inventer des moyens pour faciliter leur participation au monde commun. La notion d’inclusion renverse aussi, et c’est fondamental, la perspective par rapport à l’objectif d’intégration des personnes handicapées. L'idée est en effet non pas l’adaptation de la personne à son environnement, mais l’adaptation de l’environnement à la personne, afin que, quel que soit son handicap, elle ait sa place dans la société et dans tous les lieux de la vie sociale.

 

Un renversement de perspective

Une organisation sociale est inclusive lorsqu’elle module son fonctionnement en fonction de la personne et de ses besoins, comme l'a soutenu un sociologue lyonnais spécialiste du handicap, Charles Gardou dans son essai La société inclusive, parlons-en ! (érès, 2012), ainsi que dans l'entretien qu'il a accordé à « Millenaire 3 ». Pour l’école par exemple, qui très tôt aussi à parlé d’inclusion, cela suppose que l’institution s’adapte à la diversité des élèves (difficultés sociales et scolaires, handicap...), pour leur permettre d’apprendre.

Le monde du handicap s’est donc saisi de la notion d’inclusion. Un des objets de la loi du 11 février 2005 sur l’égalité des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées était précisément de passer de logiques d’intégration à des logiques d’inclusion. L’Association des paralysés de France, celle-là même qui depuis longtemps a mis l’inclusion au cœur de son projet associatif et lancé les États régionaux de l’inclusion, l’affirme : « l’inclusion est une nouvelle façon de penser le vivre ensemble ». L'inclusion s’adresse en effet à tous les citoyens, et pose la question de l’accès effectif à des droits. Les principes de l’inclusion décrits dans la Convention des Nations unies pour les droits des personnes ayant un handicap sont notamment le droit à l’éducation, aux soins de santé, à l’emploi et à l’information, afin de participer activement à la société et de bénéficier de services gouvernementaux sur un pied d’égalité.

Pourquoi la notion d’inclusion suscite-t-elle la critique ?

Les articles publiés dans la revue Espace Social questionnent le paradigme de l'inclusion. Trois grandes critiques lui sont adressées. Il renverrait d'abord à une société qui a renoncé à intégrer, à se donner des normes communes, et qui parle d’autonomie et de pouvoir d’agir à des individus confrontés à une société qui ne leur donne pas les moyens de cette autonomie (on retrouve ici les thèses de Robert Castel). L’inclusion relèverait, selon Jean-Marc Lépinay, administrateur du CNAEMO, d’une philosophie politique pétrie de néolibéralisme et d’individualisme, qui nous éloigne du modèle solidariste puisque le droit d’être inclus impose un devoir de participer et de contribuer, d’apporter des contreparties. Rattachée aux idées d’activation des dépenses publiques, d’activation de l’usager, d’autonomie, de « pouvoir d’agir » ou empowerment, elle ne prend pas la mesure des freins et des difficultés réelles de l’individu à accéder à cette autonomie. « Il existe, selon nous, des risques sérieux à vouloir inclure dans un système qui, de fait, exclut ».

Un autre argument entre en résonance avec les débats actuels sur la crise du modèle républicain, où, en schématisant, pour les uns, ce modèle serait en crise parce qu’il est miné par le droit à la différence qui transforme la nation civique en une nation multiculturelle, alors que pour les autres il le serait parce qu’il est incapable d’accepter la réalité d’une France pluriculturelle, pluriethnique et pluriconfessionnelle, et notamment la place de l’islam. Comme l’écrit dans la revue Jean Richard, éducateur spécialisé, « quand la norme devient floue et fluctuante, on se contente d’inclure » ; « l'inclusion est une perspective qui participe d’un minimalisme infra-républicain ». Avec d’autres contributeurs de la revue, il en appelle à la loi commune de la République contre les lois particulières, à l’intégration républicaine contre l’inclusion.

Troisième série d’arguments : l’inclusion est une notion qui aurait des "effets contreproductifs ». L’exemple est donné du handicap. Selon la perspective inclusive qui est au coeur de la loi de 2005, le caractère invalidant du handicap vient de la déficience de l’environnement, qui ne permet pas aux personnes de participer aux activités de la vie commune. Or la « dédramatisation » du handicap fait en quelque sorte de la personne handicapée une « personne valide comme les autres ». Toute difficulté de socialisation est alors considérée et traitée comme un handicap, toute personne empêchée de se réaliser dans un contexte donné est considérée comme handicapée. Cela tend à dépolitiser la question de la pauvreté.