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L’investissement social est-il rentable ?


Aurélien Boutaud | 2 mars 2017 | Fils rouges chiffres

Nous avons fréquemment abordé la question de l’évaluation monétaire dans ces colonnes. Le sujet fait à nouveau l’actualité en ce début d’année, puisque France Stratégie s’intéresse à son tour à l’évaluation de certaines politiques en se posant cette question brûlante :  peut-on estimer le rendement de l’investissement social ?

Un constat : démontrer l’efficacité de l’investissement social est indispensable

La notion d’investissement social est apparue dans les années 1990, avant de gagner en influence au cours de la dernière décennie, au point de devenir un élément central des politiques de la Commission européenne. L’idée consiste à miser sur la prévention (par exemple la formation) plutôt que sur la compensation ou la réparation, ce qui revient à renverser le regard et les priorités en termes de dépenses sociales : il s’agit en effet de considérer celles-ci non plus comme des charges mais comme des investissements dans le capital humain. Par exemple, du fait de ses nombreux effets positifs, une meilleure éducation peut rapporter à la société bien davantage qu’elle ne coûte. L’investissement social aurait donc un rendement positif pour la société. Mais encore faut-il pouvoir en apporter la preuve. 

La note d’analyse de France Stratégie explore donc cette question de l’évaluation du rendement des politiques d’investissement social à travers une analyse des outils et des méthodes habituellement utilisés dans les pays pionniers.

Evaluer les effets des politiques sociales n’est pas simple…

Estimer la rentabilité de l’investissement social nécessite une première étape, qui consiste tout simplement à évaluer les effets de cette politique. Ce qui semble une évidence est en réalité plus complexe qu’il n’y paraît. Car une telle évaluation suppose de pouvoir comparer l’évolution de deux situations : l’une avec et l’autre sans l’investissement social considéré. Par exemple, afin d’estimer les effets propres d’un programme d’éducation étasunien intitulé Perry Preschool , il a fallu « tirer au sort les bénéficiaires et comparer leur parcours sur la durée avec celui d’un groupe de contrôle composé d’enfants non sélectionnés, et ce dans tous les champs, y compris l’évolution du quotient intellectuel. » Un tel travail est considérable et nécessite plusieurs années avant de produire des résultats. Une alternative consiste alors à mobiliser les évaluations présentes dans la littérature sur un champ d’action donné, afin de dégager des grandes tendances susceptibles d’être extrapolées. Par exemple, la Campbell Collaboration réalise depuis le début des années 2000 près de 200 revues systématiques offrant « une méta-analyse de l’efficacité des programmes de prévention du décrochage scolaire (...). En agrégeant les résultats, les auteurs concluent que les programmes de lutte contre le décrochage diminuent en moyenne de 70 % le risque de décrochage. »

…et l’évaluation monétaire comporte de nombreuses limites

Mais même en supposant qu’une telle évaluation soit possible, reste alors à estimer les coûts et les bénéfices sur le plan monétaire. Il existe là encore plusieurs méthodes, mais dans tous les cas on est alors confronté aux difficultés classiques de l’analyse coûts-bénéfices : il convient en particulier de donner une valeur monétaire à de nombreux impacts qui n’ont pas de valeur de marché. Par exemple, pour donner une valeur monétaire à un taux de réussite scolaire plus élevé, il faut monétiser des effets positifs aussi variés qu’un niveau de revenus plus élevé ou un taux de criminalité plus faible. Et ces choix ne sont pas neutres, comme le prouve le graphique ci-dessous qui montre que, dans le cas du programme Perry Preschool susmentionné, une bonne partie des gains provient des crimes évités, dans un contexte étasunien sans doute très différent du contexte européen. Ce qui permet de souligner à la fois la nécessité de contextualiser, mais aussi de prendre en compte les nombreuses incertitudes propres aux politiques sociales. 

In fine, la note de synthèse de France Stratégie ne conclue pas à l’impossibilité d’un tel travail d’évaluation monétaire. Mais il en montre en tout cas les limites. Surtout, il pointe les difficultés qui restent à surmonter pour rendre cet exercice réellement opérationnel, particulièrement dans un pays où certains champs de l’intervention sociale sont encore très peu évalués. Une affaire à suivre.