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La démographie des Ehpad : anticiper le boom


Aurélien Boutaud | 18 octobre 2017 | Mots-clés Travail social statistique seniors politiques publiques vieillissement accompagnement | Fils rouges chiffres

« On ne les met pas au lit, on les jette. » Tel est le titre d’un article coup de poing paru en Une du Monde dans le courant de l’été. Levant le voile sur les conditions de travail particulièrement difficiles des personnels des maisons de retraite, l’enquête de Florence Aubenas est venue incarner un état des lieux qu’une étude de la DREES avait déjà révélé quelques mois plus tôt, dans une certaine indifférence. Pour autant, dans un récent édito, Luc Broussy, directeur de publication du Mensuel des maisons de retraite, n’hésite pas à prédire que « Le Monde n’y suffira pas »… c’est à dire que la médiatisation spectaculaire de cette situation ne permettra pas de changer la donne. Car à l’insuffisance des moyens humains s’ajoute un contexte de restrictions budgétaires, mais aussi une évolution démographique préoccupante sur laquelle le Centre d’observation de la société s’est récemment penché, se faisant l’écho d’une étude du Ministère en charge de la santé parue cet été.

Des personnes plus âgées et plus dépendantes

Environ 730.00 personnes âgées vivent aujourd’hui en maisons de retraite. Les femmes y sont très largement majoritaires, ce qui s’explique notamment par une espérance de vie féminine qui reste nettement supérieure à celle des hommes. La population des résidents d’Ehpad a d’ailleurs tendance à vieillir, du fait de la volonté de plus en plus marquée des personnes âgées de rester chez elles aussi longtemps qu’elles le peuvent. L’âge médian des résidents d’Ehpad dépasse aujourd’hui 87 ans, soit un an de plus qu’en 2011. La conséquence logique de cette tendance est un accroissement de la part des personnes dépendantes vivant en maisons de retraite, ainsi résumée par le Centre d’observation de la société : « la moitié est confinée au lit ou en fauteuil, 70 % ont besoin d’une aide plusieurs fois par jour. Pas moins de 93 % ont besoin d’aide pour réaliser leur toilette, 86 % pour s’habiller et 70 % pour s’alimenter. » Un constat qui fait dire à Luc Broussy que nous avons peu à peu transformer les Ehpad en des lieux de fin de vie, et que « nous sommes désormais loin de la maison de retraite des années 80 où des veuves de préfets jouaient au bridge en attendant la mort ».

(graphique repris du Centre d'Observation de la Société)

Des évolutions à venir préoccupantes

Le plus préoccupant pour l’avenir est que le nombre de personnes dépendantes va fortement croître, sous l’effet de plusieurs facteurs. D’un côté, l’augmentation de l’espérance de vie et la stagnation simultanée du nombre d’années de vie en bonne santé laissent prévoir un allongement de la durée de vie avec incapacités. A cette tendance s’ajoute l’arrivée prochaine de la génération du baby boom dans la tranche d’âge « cible » des maisons de retraite. L’Insee prévoit ainsi que la population des plus de 75 ans devrait augmenter d’environ 2,4 millions de personnes d’ici 12 ans, soit une croissance de près de 40%. Il est difficile de savoir si la part de personnes âgées vivant chez elle va s’accroître ou non, mais rien n’est certain étant donné la pression que cela suppose sur les aidants – sujet que nous avons récemment abordé. Cela pourrait signifier un besoin supplémentaire d’au moins 200.000 places en EHPAD dans la décennie à venir. 

Quelle action publique prévoir ?

Le Centre d’observation de la société en déduit que, « confrontée à une demande en forte hausse, notre société devra réaliser des investissements considérables pour favoriser le maintien à domicile, accueillir davantage de personnes dans les établissements et améliorer le niveau de la qualité. » Mais Luc Broussy reste très sceptique sur ces derniers points. Car face à un accroissement à la fois de la population concernée et de son niveau de dépendance, la solution passe inévitablement par une augmentation des moyens humains dédiés – sans lesquels la course à la productivité amène à la situation de déshumanisation catastrophique décrite par Le Monde. D’où la question inévitable posée par Luc Broussy : « une majorité qui s’est engagée à faire plus de 60 milliards d’économies sur 5 ans et à supprimer 120.000 emplois publics, peut-elle en même temps envisager un renforcement de l’aide aux personnes âgées dans les Ehpad ? »

Cela semble en effet compromis. A moins, bien entendu, que l’Etat ne compte sur les collectivités locales – et en particulier les Départements – pour compenser son probable désengagement ?