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La glottophobie ou la discrimination linguistique


Ludovic Viévard | 19 juillet 2016 | Mots-clés discrimination éducation étranger inégalité | Fils rouges conflits de normes

« Glottophobie » ? Quésaco ? Par ce néologisme forgé en 1998, Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique à l’Université Rennes 2, désigne les discriminations linguistiques et, plus particulièrement, les discriminations faites aux personnes en raison de leur langue ou la façon dont ils la parlent (p. 44). Le terme discrimination est à comprendre comme « le mépris, l’agression, la haine, le rejet, l’exclusion… ». Dans Discriminations : combattre la glottophobie, Philippe Blanchet met en évidence une particularité française, l'un des rares pays à ignorer cette forme de discrimination, voire à refuser de la reconnaître*. Il faut dire que le passé n’aide pas. L’État-nation s’est construit sur la négation des particularismes locaux, au premier rang desquels les langues régionales. Pour cela, il s'est appuyé sur l’institutionnalisation de la production de la norme linguistique or, précise l'auteur, « les normes sont des rapports de pouvoir et de domination qui instaurent des discriminations » (p. 40). Deux questions se posent. La glottophobie actuelle n’est-elle que le prolongement des pratiques passées ? Quelles en sont les conséquences contemporaines ?

Une pratique ancienne toujours d'actualité

À la première question, il faut répondre que si le poids du passé est déterminant, il n’est pas exclusif. Ainsi ce n'est que tout récemment, en 1992, que l'article 2 de la Constitution de 1958 a été complété pour préciser que « La langue de la République est le français » ! Après l’effort de l'école coloniale de Jules Ferry pour imposer le français partout sur le territoire, le rapport mal digéré de la France aux anciennes colonies produit peut être encore aujourd'hui des effets de discrimination par la langue, notamment dans le contexte tendu de l'Occident au « Monde Arabe » (p. 156). C’est de cette difficulté que témoigne par exemple le récent conflit autour de l’introduction de la langue arabe dès le primaire, alors que l’anglais ne pose aucun problème**. À cela s’ajoute encore la défense de la francophonie, reflet de l’influence de la France dans le monde. Ainsi, si le passé est en cause, le présent s’inscrit dans la même ligne.

Une discrimination qui s'ignore

La seconde question interroge l’effet de la glottophobie. Ici, l’auteur décrit des discriminations peu relevées ni dénoncées. Pourquoi ? Parce que l’idéologie dominante veut que la maîtrise du français soit le principal facteur d’intégration à la République. Une idéologie contre-productive mais à tel point hégémonique qu’elle en devient un point aveugle de la pensée. Ainsi, pour favoriser l’inclusion, on valorise la norme d’une langue unique et de sa forme standard sans, explique l’auteur, s’apercevoir que c’est précisément cette norme qui produit de l’exclusion : « On réserve à la langue officielle et/ou standard la plupart voire la totalité des situations formelles de prestige social et on la pose en modèle de l’ensemble des pratiques au point d’envisager qu’elle occupe la totalité des situations de communication et d’attachement identitaire. Les autres ressources linguistiques (autres langues ou autres façons non standard de parler ou d’écrire une certaine langue) ne sont plus ou moins tolérées que dans des situations informelles, familières, populaires, particulières, et peuvent faire l’objet d’opprobre jusque dans ces situations privées ou intimes. On retrouve là un processus de minoritarisation qui place les gens en insécurité linguistique. L’insécurité linguistique est la prise de conscience, par les locuteurs, d’une distance entre ce qu’ils parlent et une langue (ou une variété de langue) légitimée socialement parce qu’elle est celle des classes sociales dominantes, parce qu’elle est perçue comme « pure » […] ou encore parce qu’elle est perçue comme celle de locuteurs fictifs détenteurs de LA norme prescrite par l’institution scolaire » (p. 85). Philippe Blanchet cite ainsi des études montant que le refus de l’école de prendre en compte des variantes non standard de la langue produit de l’échec scolaire et favorise la reproduction sociale des élites.

Manifeste pour une prise de conscience des pratiques glottophobes

Brillant et fortement engagé (voir p. 172), le texte est très souvent convaincant mais pas toujours. On hésite par exemple à suivre l’auteur lorsqu’il explique que l’article 1 de la Constitution de 1958, (stipulant que la République est indivisible) fait obstacle à la reconnaissance des droits des personnes ne parlant pas le français au prétexte que cela aurait pour conséquences de morceler l’identité nationale (p. 109). Il semble plutôt que le droit est attaché à un État et au statut de la personne (citoyen, étranger, etc.). Au pire, sauf exception — par  exemple pour certains mécanismes d’acquisition de la nationalité française —, il est aveugle à la langue des citoyens. Cela n'invalide pas la démonstration de Philippe Blanchet mais lui enlève une part de son cynisme. La glottophobie moderne apparaissant alors au mieux comme un levier maladroit et inefficace (?) de cohésion nationale, au pire comme une discrimination irréfléchie, mais rarement comme une stratégie organisée de domination et d'exclusion. C'est justement le mérite de l'ouvrage que d'aider à une prise de conscience de la glottophobie. La force de la démonstration est à la fois de mobiliser des valeurs (notamment celle de non-discrimination) mais aussi des leviers opérationnels pour les mettre en pratique. En effet, l'auteur milite pour le plurilinguisme qui favorise l’apprentissage des langues, y compris le français, sans discriminer les personnes (p. 119). 

 

* La France a par exemple signé le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Convention relative aux droits de l’enfant en émettant des réserves sur les principaux articles condamnant les discriminations linguistiques (p. 17).

** « L’arabe, une langue « communautaire » ? C’est surtout une matière oubliée de l’école », Le Monde, 27 mai 2016. Consulté le 13 juillet 2016.