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La ville durable est-elle sexiste ?


Sylvie Mauris-Demourioux | 23 août 2016 | Mots-clés inégalité environnement | Fils rouges publics exclus

C’est un fait désormais bien établi : les hommes et les femmes vivent la ville différemment. Aux premiers, l’espace public, aux secondes la sphère domestique. Le développement durable avec sa triple ambition environnementale, sociale et économique permet-il de promouvoir un urbanisme moins genré ? Pas si sur… Le bien-être des urbains semble plus être celui des citadins que des citadines comme en attestent différentes études menées par Yves Raibaud et le laboratoire Passages (Université de Bordeaux) en collaboration avec l’Agence d’urbanisme d’Aquitaine

Un espace public traditionnellement pensé par et pour les hommes

Que soient envisagés les déplacements des femmes dans l’espace public et les stratégies qu’elles déploient (fuite ou évitement de certains lieux, à certaines heures, précautions vestimentaires, déplacements en groupe, etc.) ou encore les pratiques sportives et ludiques des jeunes dans la ville, le constat est unanime : la ville est faite pour les garçons qui se l’approprient, restreignant d’autant son accès aux femmes qui ont intériorisé cette domination.S’intéressant notamment à la construction de l’identité masculine, Pour en finir avec la fabrique des garçons montre que « les loisirs destinés aux jeunes, organisés ou subventionnés par les municipalités, profitent à deux fois plus de garçons que de filles, toutes activités confondues. Et si l’on considère que les loisirs masculins sont toujours plus coûteux que ceux des filles, on arrive à ce résultat incroyable : pour 4 euros d’argent public dépensés pour les enfants et les jeunes, 3 euros le sont pour les garçons et 1 pour les filles ! » Paris, Toulouse, Bordeaux, Montpellier, peu importe la ville, les financements publics soutiennent majoritairement les loisirs et pratiques culturelles « masculins » (foot, skate, graff…) au détriment des « féminins » (danse, gymnastique, équitation…) dans une idée de « canaliser » la violence des jeunes dans des activités sportives. Yves Raibaud pointe que « cette hyper socialisation des garçons par le sport et les cultures urbaines valorise le modèle d’une masculinité hégémonique.Et avec elle, les conduites viriles et leurs avatars, le sexisme et l’homophobie, lesquels sont en général moins prégnants dans des groupes mixtes ».

Le développement durable au secours des citadines ?

La ville durable est pensée comme une ville dense, aux mobilités douces, économe en énergie. Mais réduire l’éclairage nocturne, pénaliser l’usage de la voiture et encourager le vélo, la marche, le covoiturage, les transports en commun pénalisent les femmes « en raison des tâches qui leur sont majoritairement dévolues (accompagnement des enfants, des personnes âgées, courses etc.), par le fait qu’elles ont une moins grande habileté [acquise] dans les mobilités alternatives, ou par le sentiment de leur vulnérabilité dans l’espace public (crainte de l’agression dans certains quartiers et/ou la nuit). » Elles utilisent donc la voiture plus que les hommes pour leurs déplacements autres que professionnels. En général, elles représentent 40% des cyclistes urbains mais là aussi divers éléments freinent l’utilisation du vélo : la nuit, le mauvais temps, le deuxième enfant, la complexité des trajets quotidiens (58% des sièges enfants sont installés sur leurs vélos), la tenue professionnelle (talons, jupe, etc.), le comportement des autres usagers de la route à leur égard…

Une parole féminine déconsidérée dans les processus de construction de la ville  

La conception de l’aménagement, essentiellement le fait d’hommes, ou encore la faible représentation des femmes dans les postes d’aménageurs, d’urbanistes, d’élus et dans les processus de participation citoyenne sont pour beaucoup dans la perpétuation de ces inégalités (voir aussi Stéréotypes de genre dans la pratique de l’urbanisme). L’analyse de la prise en compte de la parole féminine dans « Le Grenelle des mobilités de la métropole bordelaise » met à jour les processus de minoration et de disqualification de la voix des femmes.  Prise de parole et temps de parole sont dominés par les hommes : aux phénomènes d’auto-censure s’ajoute le comportement des présidents de séance donnant moins la parole aux femmes. Quand elles interviennent sur un sujet expert (cultures scientifiques ou politiques), leur parole est systématiquement complétée ou reprise par une parole masculine « plus experte » et quand les interventions ont un rapport spécifique à une condition féminine dans la ville (en lien avec le soin des autres, l’éducation…) , elles sont abrégées et/ou ignorées car considérées comme traitant de cas particuliers et non pas de l’intérêt général. Le projet de ville issu de cette démarche reflète d’ailleurs les cultures masculines en promouvant les solutions technologiques et scientifiques, une ville de loisirs, de temps libre, de rencontre, bref une ville d’hommes jeunes et en bonne santé. « A l’inverse, le soin des autres n’apparaît pas comme une priorité dans une ville dont l’efficacité économique est la règle principale : le care n’est pas entré dans le champ politique. » La conclusion de l’étude est sans appel : « Si l’on excepte la voiture électrique, il n’est pas une des bonnes pratiques de la ville durable préconisées dans le rapport final de l’aurba qui ne complique la vie des femmes dans sa configuration actuelle, sans qu’à aucun moment soit évoquée une condition féminine dans la ville. L’exemple de la résolution « Aller à pied à l’école », votée à l’unanimité par une assemblée masculine (Grenelle des mobilités, 2013), résume à lui seul l’ampleur de ce déni »

Bien que nombre de collectivités locales aient pris conscience de ces inégalités et se soient engagées à lutter contre, différentes réflexions du dossier « Le genre, la ville » (revue Travail, genre et sociétés) soulignent combien passer de la dénonciation de ces inégalités à une réelle prise en compte concrète dans les démarches d’urbanisme est complexe et combien la prise en compte de l’espace a obéré la question des temps de la ville. Mieux connaitre les usages sexués d'un territoire et les mécanismes androcentrés de construction de la ville permettrait aussi d’aller au-delà de cette catégorisation binaire homme/ femme pour dessiner des catégories plus complexes de masculinités et féminités tantôt hégémoniques, tantôt dominées.  

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Comportements et espace

Étude

Comprendre les interactions entre homme, société, espace et temps est essentiel pour décrypter et accompagner l’évolution de la société, de la ville, de l’espace dans lequel nous vivons.