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Le chômage s’explique aussi par les difficultés d’appariement entre employeurs et actifs sur le marché du travail


Boris Chabanel | 7 novembre 2016 | Mots-clés chômage discrimination accompagnement inégalité insertion métiers | Fils rouges emploi & insertion

Nous avons vu dans un billet précédent que le marché du travail national se compose en réalité d’un ensemble de marchés locaux du travail présentant des situations contrastées en matière d’emploi et de chômage. Ces disparités territoriales peuvent refléter l’inégale capacité des économies locales à créer suffisamment d’emplois en regard de l’évolution de la population active résidante. Mais pas seulement. Différents travaux académiques et rapports publics montrent en effet que le problème du chômage résulte aussi du fait que la rencontre de l’offre et la demande sur le marché du travail est loin d’être instantanée.

Comme le souligne le Conseil d’Orientation pour l’Emploi (COE) dans un rapport consacré à cette question, les recrutements constituent des processus complexes et de multiples difficultés peuvent freiner leur réalisation. Plus ou moins aigus selon les territoires (marchés locaux du travail), ces problèmes d’« appariement » peuvent ainsi aboutir à des situations paradoxales où un taux de chômage significatif coexiste avec des entreprises qui peinent à recruter. Mais quelles sont donc ces obstacles pouvant entraver le chemin entre actifs et employeurs ?

Un premier frein concerne la circulation de l’information entre actifs et employeurs portant sur l’existence et les caractéristiques des offres d’emploi d’une part, et les compétences et la productivité potentielle des candidats d’autre part. Si un poste est disponible, encore faut-il que l’employeur formule et diffuse son offre d’emploi et que le candidat potentiel (qu’il soit salarié ou demandeur d’emploi) ait connaissance de cette offre. Ensuite, il reste au candidat potentiel à juger de l’intérêt de l’offre (salaires, conditions de travail, localisation notamment) et de ses chances d’être recruté. Le cas échant celui-ci peut répondre à l’offre ou estimer qu’il a plus à gagner à poursuivre sa recherche d’emploi. De son côté, l’entreprise cherchent à identifier le candidat correspondant le mieux à ses exigences en termes de compétences, de motivation, etc. et à mesurer l’intérêt qu’elle aurait à poursuivre la recherche d’un candidat, ce qui implique ici aussi des efforts (recherche d’information, organisation d’entretiens d’embauche, etc.). Selon la qualité de la circulation de l’information au sein du marché du travail, et les capacités de recherche des actifs et des entreprises, cette phase d’ajustement sera plus ou moins longue et débouchera sur un appariement de plus ou moins bonne qualité.

D’autre part, comme le rappelle le COE, les entreprises expliquent généralement leurs difficultés de recrutement par deux raisons principales. La première est la pénurie de candidats à une offre d’emploi. Outre le manque d’information évoqué précédemment, cette pénurie peut être liée à un déficit d’attractivité de certains métiers, à tort (image négative en décalage avec la réalité) ou à raison (salaire faible, conditions de travail difficile, horaires atypiques, contrat précaire, perspectives de carrière, etc.). L’autre raison évoquée par les entreprises est l’inadéquation entre le profil des candidats et celui des emplois à pourvoir (on parle de « skill mismatch »). Pouvant être liée à une information imparfaite sur les compétences attendues, cette inadéquation peut également traduire un défaut de formation des personnes pour exercer les métiers en question. Mais le COE souligne qu’elle peut aussi découler d’exigences excessives des employeurs au regard des compétences réellement nécessaires à l’exercice du poste, mais aussi au vu des caractéristiques du marché local du travail.

Enfin, un certain nombre d’éclairages académiques mettent en évidence une autre série de freins présentant une dimension territoriale encore plus manifeste. Plusieurs recherches conduites par l’économiste Yannick L’Horty (voir par exemple cette étude réalisée sur la région Rhône-Alpes avec un focus l’aire urbaine de Lyon) démontrent qu’habiter ici plutôt là, et parfois à quelques centaines de mètres de distance, peut accroitre ou diminuer fortement sur les chances des actifs d’accéder ou de retrouver un emploi. Cet effet « lieu » peut refléter différents phénomènes décrits par l’économiste Emilie Bourdu dans sa thèse. Au-delà de la concentration spatiale d’actifs fragilisés (faible qualification, faible réseau professionnel, difficultés personnelles, etc.), il peut aussi découler de l’éloignement spatial entre lieu de résidence et pôles d’emplois (on parle de « spatial mismatch ») : de fait, meilleur est l’accès à l’emploi, plus large est le marché de l’emploi « effectif » des individus, plus large est le vivier de candidats potentiels pour les entreprises. L’influence du lieu de résidence peut également se manifester du côté des employeurs par des pratiques discriminatoires à l’encontre de certaines catégories de de travailleurs,et notamment de personnes résidants dans des quartiers concentrant des groupes de population stigmatisés (sur les discriminations liées au lieu de résidence, voir notamment cet article récent de Yannick L’Horty et ses collègues). Enfin, certains travaux, tels que ceux des économistes Michel Blanc et François Hild, montrent que les taux de chômage locaux sont une fonction croissante des migrations nettes d’actifs et du solde des navettes domicile-travail entre le territoire et l’extérieur : en clair, les actifs venant de l'extérieur contribuent à accroitre la concurrence sur le marché du travail local et donc à réduire les chances de retour à l’emploi des autochtones.

Au total, la problématique de l’appariement entre l’offre et la demande sur le marché du travail soulève des enjeux aussi bien quantitatifs que qualitatifs, et trouvent des explications aussi bien du côté de actifs que des entreprises. On comprend également que les disparités territoriales évoquées au début de ce billet traduisent notamment des performances contrastées dans le fonctionnement des marchés locaux du travail. Or, comme le soulignent les travaux évoqués dans ce billet, la rapidité et la qualité de la rencontre entre ces derniers dépendent in fine de l’efficacité de l’action de proximité des acteurs du service public de l’emploi, de l’insertion et de la formation pour aider les actifs à saisir les opportunités d’emploi qui s’offrent à eux localement, et les entreprises à satisfaire leurs besoins de recrutement.

Source : Conseil d’Orientation pour l’Emploi, 2013