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Le coût caché des pesticides : une évaluation qui fait couler beaucoup d’encre


Aurélien Boutaud | 2 mai 2016 | Mots-clés statistique santé environnement économie | Fils rouges chiffres

Et si les pesticides coûtaient plus qu’ils ne rapportent ? C’est sous ce titre que Le Monde s’est récemment fait l’écho d’une étude publiée par deux chercheurs de l’INRA sur les coûts cachés des pesticides. Relayée par de nombreux médias, cette évaluation a sans surprise fait sortir de leurs gonds les acteurs du lobby des pesticides… mais aussi – et c’est plus surprenant – certains analystes critiques de l’évaluation monétaire, pourtant bel et bien convaincus de la nocivité des pesticides.

Comme toute analyse coût-bénéfice, le principe de l’étude consistait à comparer sur le plan économique les avantages et les inconvénients de l’utilisation des pesticides dans l’agriculture. Les chercheurs de l’INRA ont alors quantifié les effets bénéfiques de l’usage des pesticides sur l’économie – notamment en termes de productivité – afin de les comparer aux coûts cachés, qui sont de plusieurs ordres : environnementaux (pollution, baisse de la pollinisation, etc.), sanitaires (coûts liés au traitement des maladies, à la baisse de productivité des travailleurs...) mais aussi réglementaires (coûts liés au contrôle de l’usage des substances, à la dépollution, etc.). Et le résultat obtenu est sans appel : alors qu’ils rapportaient aux USA environ 27 milliards de dollars en 1992, les pesticides coûtaient dans le même temps à la société près de 40 milliards de dollars. 

Ce bilan largement négatif n’a pas manqué de faire réagir les défenseurs des pesticides. Le Forum Phyto, qui regroupe les principaux syndicats d’usagers et de producteurs de pesticides en France, a ainsi dressé une liste des critiques apparues sur le web suite à la publication de l’étude. Il relève en particulier un déséquilibre dû à une sous-évaluation des bénéfices des pesticides, mais aussi une surestimation de leurs inconvénients. Un argumentaire à double tranchant, puisque l’économiste Marion Desquilbet, interrogée par Le Monde, considère au contraire que « les auteurs ont conduit leur analyse de manière assez conservatrice, » omettant par exemple de prendre en compte « les effets des pesticides sur les malformations congénitales, de la surproduction agricole sur l’obésité, etc. »

De son côté, l'économiste Jean Gadrey rappelle sur son blog d'Alternatives Economiques que de plus en plus d’études relativisent les gains de productivité permis par les pesticides, ce qui pourrait encore accroître le déficit de leur bilan économique. A moins que l’on remette en cause les chiffres pris en compte dans cette même étude pour estimer la valeur d’une vie humaine. Car ce sont ces derniers qui pèsent le plus dans la balance. Or, ces chiffres varient énormément d’un pays à l’autre. Ce qui signifie que le bilan économique des pesticides pourrait être positif dans un pays pauvre… simplement parce que la valeur d’une vie humaine y serait jugée moindre. Persuadé de la nécessité de s’émanciper des pesticides, Jean Gadrey met toutefois en garde : « Si telle ou telle pollution provoque des morts, il faut pouvoir le démontrer et le dénoncer sans céder à la tentation d’attribuer une valeur en euros aux vies perdues. » Car agir ainsi, « ce serait signer la victoire de l’économie sur la vie. »

Comme quoi, l’engouement actuel pour l’analyse coût-bénéfice n’a sans doute pas fini d'alimenter les débats.