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Le déclassement des classes moyennes : un concept qui s'est imposé


Cédric Polère | 18 octobre 2016 | Mots-clés inégalité cohésion sociale représentations mobilité insertion précarité | Fils rouges discrimination

Selon l’enquête Sans-Domicile réalisée par l'INED et l’INSEE, 14% des SDF ont suivi des études supérieures et 10% sont diplômés. Cela traduit, selon les chercheurs qui ont mené l’étude publiée le 28 septembre 2016, Philippe Cordazzo et Nicolas Sembel, que le phénomène de déclassement s’étend. Le  diplôme ne protège plus de la précarité. Dans la mesure où les travaux qui utilisent ce concept de déclassement se multiplient, que cette notion en vient à être saisie par les médias et par le débat politique (Nicolas Sarkozy en use pour décrire la situation de la France), la parution du livre du sociologue Louis Chauvel, La Spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions, nous donne l’occasion de nous pencher plus avant sur ce phénomène. 

Le déclassement, c’est décrocher d’une position que l’on croyait acquise. Comme la société française est une société de statuts, perdre un statut est vécu très difficilement, explique Louis Chauvel, spécialiste depuis plus de 20 ans des travaux sur les classes sociales et les rapports intergénérationnels. Selon son analyse, la société française connaît une double rupture : la montée des inégalités entre classes sociales et la monté des inégalités entre générations. Ces deux fractures s’additionnent, et produisent finalement un déclassement « systémique ».

Une baisse relative de salaires

Le salaire net des professions intermédiaires représentait en 1970 plus du double de celui des classes populaires, contre 1,4 fois en 2010. Les classes moyennes voient les écarts avec la classe « populaire » diminuer et avec la classe riche augmenter. Le niveau scolaire des classes moyennes a monté, sans que les emplois aient suivis.

Comment définir les « classes moyennes » ?

Pour définir les classes moyennes, Louis Chauvel retient trois variables : un niveau de revenu proche de la moyenne des salariés à temps plein, une position intermédiaire dans la hiérarchie sociale et professionnelle et un sentiment commun d'appartenance. Mais ces variables ne suffisent pas à circonscrire cet ensemble, d’autant plus que les classes moyennes désignent en fait un continuum de situations. Cela conduit le chercheur à proposer une nouvelle typologie des classes moyennes, en croisant deux axes (« anciennes/nouvelles » et « supérieures/inférieures »). La classe moyenne inférieure, la classe moyenne intermédiaire et la classe moyenne supérieure, regroupent respectivement 24,3, 17,5 et 8,4 % de la population totale.

Pourquoi cette dérive ?

La dérive des classes moyennes françaises tient selon Louis Chauvel essentiellement à décomposition du projet des Trente Glorieuses : « Les classes moyennes, en France, ce sont avant tout un projet de société ». Les couches intermédiaires hexagonales prétendaient incarner l'idée de progrès social. Or, ce projet connaît aujourd'hui un coup d'arrêt, ce qui plonge l'ensemble de la société dans un « conservatisme frileux ».

Le progressif déclin des classes moyennes, « dynamique massive, inscrite dans le temps long », provoque chez elles un malaise, un doute croissant, voire une panique. Ce malaise fait entrer la France dans une zone de tension croissante. Alors que les classes moyennes assurent en général la stabilité d’une société, elles deviennent porteuses d’instabilité. « La déstabilisation du centre de gravité de la société a des effets d’entraînement plus généraux ».

Un déclassement générationnel : les diplômes ne suffisent plus

Alors que le revenu était relié à un statut professionnel indiqué par le diplôme et l'ancienneté, ces éléments ne sont plus forcément corrélés. Arrêtons nous à la question des diplômes. La forte augmentation du nombre de diplômés entraîne une baisse de valeur du titre scolaire et une augmentation du nombre des jeunes titulaires d’un diplôme sans équivalence avec le poste occupé. Dans son article « Lutte contre le décrochage scolaire en France.
 Du phénomène au problème », le chercheur Joël Zaffran montre aussi, sur la base des enquêtes Emploi de l’Insee, que la table de correspondance diplôme/catégorie socioprofessionnelle a évolué vers une hausse des « surdiplômés » dans les catégories d’employés non qualifiés, d’ouvriers qualifiés et d’ouvriers non qualifiés. Autrement dit, les titulaires d’un diplôme de l’enseignement professionnel court (CAP ou BEP) donnant une qualification d’ouvrier ou d’employé dans un métier déterminé sont rejoints par les titulaires d’un baccalauréat voire d’un diplôme supérieur.

Ce changement conduit à recruter un personnel plus diplômés sur des postes qui ne devraient pas en réclamer autant. La mobilité descendante, qui représente aujourd’hui 25% des 35-39 ans, contre 18% il y a 20 ans, s’explique finalement par la massification de l’enseignement supérieur (Peugny, 2013).

 

Une notion en débat

Comme si cette notion correspondait à un ressenti massif, la parution du livre de Louis Chauvel en 2016 n’a pas suscité un grand débat. Ces dernières années en revanche, plusieurs travaux avaient soit critiqué, soit nuancé son analyse. Des chercheurs avaient noté la relative stabilité des revenus en France, ou montré que l’ascenseur social continuait à fonctionner (Maxime Parodi, « L'ascenseur social est-il en panne ? », Alternatives Economiques Hors-série n° 108 - février 2016). D’autres ont accusé Louis Chauvel d’un propos qui alimente le déclinisme, ou de réaliser des généralisations abusives (Denis Clerc, « Les généralisations abusives de Louis Chauvel », 2007).

En 2009, Eric Maurin avait publié l’ouvrage La peur du déclassement. Une sociologie des récessions. Sa thèse : il y a bien plus d’imaginaire que de réel dans le déclassement. Le déclassement n’est pas plus important aujourd’hui qu’il y a 30 ans, en revanche la peur du déclassement a considérablement augmenté parce que la conséquence d’une perte d’emploi est bien plus importante (difficulté à en retrouver un, risque de précarité). Finalement, la peur du déclassement est le prix à payer d’une société qui protège l’emploi plus que les parcours, suscitant ainsi de profondes inégalités. Dans « Déclassement et hantise du déclassement » (Revue française de pédagogie, n°188, 2014), Henri Eckert avait rejoint cette analyse d’une hantise du déclassement qui, constituerait, plus que le déclassement lui-même, le véritable phénomène à interroger.‪

Dans son ouvrage, Louis Chauvel conteste cette lecture puisque les classes moyennes ont selon lui rompu le continuum qui les liaient aux catégories supérieures. « L’image du sucre au fond de la tasse de café fournit une bonne métaphore du phénomène : la partie supérieure de la société semble toujours intacte, mais l’érosion continue de la partie immergée la promet à la déliquescence. »