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Le déclin des « petits blancs » américains : nouvelles données


Cédric Polère | 5 septembre 2017 | Mots-clés pauvreté inégalité chômage vulnérabilité équité mobilité

C’est au cœur du rêve américain : grâce à son travail et sa détermination, tout un chacun peut accéder à l’american way of life, s’enrichir, voire même obtenir une place enviée dans la société. L’égalité des chances et la mobilité sociale ascendante sont au cœur de cet idéal. Or de multiples signaux indiquent que cet idéal prend l’eau, que l’égalité des chances est un mirage, et qu’un phénomène de déclassement social de grande ampleur touche une large fraction des classes moyennes. Des publications récentes objectivent un phénomène qui n’est pas sans résonance en France…

Le 28 avril 2017 la revue Science a publié la première étude d’envergure qui mesure le phénomène. Intitulée The fading American dream : Trends in absolute income mobility since 1940 (Le déclin du rêve américain : tendances de la mobilité du revenu absolu depuis 1940), elle mesure la probabilité qu’un enfant gagne plus que ses parents en grandissant, qui est l’un des indicateurs de la mobilité ascendante.

Un ascenseur social qui fonctionne mal 

Premier résultat apporté par les chercheurs (sous la conduite de Raj Chetty) : la probabilité d’atteindre un niveau de vie supérieur à la génération précédente a véritablement chuté sur le long terme. Pour un Américain né en 1940, la probabilité d’avoir des revenus supérieurs à ceux de ses parents était de 92 %. Pour celui qui naît dans les années 1980, les chances ne sont plus que de 50 % environ. Mais c’est une moyenne, et la probabilité est plus faible encore pour les sans diplômes et les familles appartenant à la petite classe moyenne. Bien plus faible aussi dans certains territoires, comme les États du Midwest et l’industrielle Rust Belt (« la ceinture rouillée ») qui ont fait basculer l’élection américaine en faveur de Donald Trump.

Estimation du pourcentage d’enfants gagnant plus que leur parents, par génération

Responsable, la hausse des inégalités

Second résultat majeur de l’étude : le déclin de la mobilité relative est due à la répartition inégale de la croissance économique durant les dernières décennies, autrement dit à la la hausse tendancielle des inégalités de revenus et de richesse, qui comme on le sait est bien plus marquée aux Etats-Unis qu’en Europe. « L’augmentation des inégalités et la baisse de la mobilité absolue sont intimement liées » lit-on dans l’étude. De fortes inégalités perturbent le fonctionnement de l’ascenseur social, en rendant décisifs les avantages des plus aisés liés à l’éducation et aux réseaux sociaux. L’économiste Alan Krueger a qualifié de « courbe de Gatsby le Magnifique » cette corrélation négative entre inégalités et mobilité sociale : plus une société est inégale, moins les riches sont susceptibles de descendre de leur piédestal, et moins la génération suivante est susceptible d’être mobile. La montée des inégalités est donc la principale cause du déclin du rêve américain. L’équation américaine, inégalités fortes mais mobilité forte ne fonctionne plus (à ce sujet on peut lire le billet « L’hôtel de Schumpeter, les inégalités de revenu et la mobilité sociale » publié par Martin Anota).

Les chercheurs préconisent d’augmenter les petits revenus

Pour relancer l'ascenseur social, les auteurs de l’étude préconisent de modifier de manière importante la répartition de la richesse, de réduire les écarts de revenus en augmentant le salaire minimum et de mettre l’accent sur l’éducation (généralisation de la scolarisation en maternelle, lutte contre la ségrégation scolaire, accès facilité aux universités publiques).

 

Stagnation des salaires, déclin de l’activité des hommes d’âge moyens

Ben Bernanke, économiste et ancien président de la Réserve fédérale des Etats-Unis a jugé dans une conférence organisée par la BCE le 27 juin 2017 « When the growth is not enough » (Quand la croissance ne suffit pas) que le déclin de la mobilité sociale est d’autant plus préoccupant qu’il s’articule avec d’autres tendances : premièrement, la stagnation des revenus médians, qui fait que la classe moyenne a du mal à maintenir son niveau de vie : depuis 1979, la production réelle par tête aux Etats-Unis a augmenté de 80 % alors que la rémunération hebdomadaire des travailleurs à temps plein n’a augmenté que de 7 % en termes réels. Deuxièmement, le déclin du taux d’activité des hommes d’âge intermédiaire (25-54 ans). En 1960, environ 97 % des hommes d’âge intermédiaire étaient actifs contre seulement 88 % aujourd’hui.

Dans les catégories populaires et les petites classes moyennes blanches, des taux de mortalité en hausse

Une troisième tendance inquiétante est pointée par l’étude « Mortality and morbidity in the 21st century » menée par Angus Deaton, prix Nobel d’économie et par sa femme Anne Case. Ils ont constaté que les taux de mortalité des Américains blancs d’âge moyen (45-54 ans) qui n’ont qu’un diplôme du secondaire (collège-lycée, high school or less dans le graphique) ont augmenté de 22% depuis 1998, alors que le chiffre reste orienté à la baisse pour les Noirs, les Hispaniques et les Asiatiques (ce qui n’empêche pas la mortalité des Noirs d’être bien supérieure à celle des Blancs).

Taux de mortalité toutes causes confondues des Américains de 50-54 ans, selon la race et l'appartenance ethnique 

L’étude a provoqué un débat important sur les causes de cette mortalité prématurée. Deaton et Case ont parlé des deaths of despair (« morts de désespoir »), en raison du déclin simultané des indicateurs de bien-être économique et social et du rôle de facteurs comme l’addiction aux drogues, l’alcoolisme et le suicide. Chez ces Américains particulièrement vulnérables économiquement, le taux de mortalité lié à la drogue et à l'alcool a quadruplé depuis 15 ans tandis que les suicides ont augmenté de 81%. Les chercheurs parlent d’hécatombe, puisque le bilan est comparable au nombre d'Américains morts du sida (658 000). Plus récemment, une autre étude publiée début 2017 par The Lancet (Trends in premature mortality in the USA by sex, race, and ethnicity from 1999 to 2014) a montré que les mêmes causes — overdoses, maladies liées à l’alcoolisme, suicides et homicides — ont provoqué le bond spectaculaire du taux de mortalité des jeunes Américains (25-35 ans) sur la même période, à contre-courant des tendances de l’ensemble des pays développés. Les morts causées par une overdose d’héroïne ont été multipliées par quatre, entre 2010 et 2015, chez les 25-34 ans. Là encore, le phénomène touche surtout les Blancs, alors que les taux de mortalité des principales minorités (Hispaniques, Asiatiques, Afro-Américains) sont orientés à la baisse.