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Le décrochage scolaire, une nouvelle priorité


Le décrochage scolaire est considéré comme l’un des enjeux les plus importants des systèmes éducatifs, en France comme dans d’autres pays du monde. Défini par la non-poursuite d’études avant d’avoir achevé une formation secondaire complète, il constitue un handicap très sérieux pour l’accès à l’emploi.

À ce titre, sa diminution est considérée par les pouvoirs publics comme une priorité. La Stratégie européenne pour l’emploi (1997), la Stratégie européenne de Lisbonne (2000) et la Stratégie Europe 2020 (2010) ont contribué à mettre le décrochage scolaire à l’agenda politique des pays européens. En France, le ministère de l’Education nationale a engagé depuis 2014 un Plan « Tous mobilisés pour vaincre le décrochage »

Le décrochage scolaire est devenu en quelques années l’un des principaux problèmes du système éducatif. Le terme « décrocheurs » est de plus en plus utilisé par les médias et les hommes politiques. Pour autant, sur le long terme, on compte de moins en moins d’enfants qui ne suivent pas une scolarité secondaire complète. En 1980, 39 % des jeunes sortaient de l’école sans diplôme ou avec le seul brevet. Ils sont 12 % en 2011. et ce pourcentage a vraisemblablement encore diminué depuis. 

Dans ses publications « Pourquoi considérer le décrochage scolaire comme un problème ? » (La Vie des idées, 2015) et « Le décrochage scolaire : la construction d’un problème public » (Les Cahiers Dynamiques, n°63, 2015), le sociologue Pierre-Yves Bernard se pose cette question en apparence ingénue : pourquoi le décrochage scolaire n’était-il pas un problème dans les années 1980 en France, et l'est-il un aujourd’hui ?

L’importance prise par le diplôme

La question du décrochage révèle à ses yeux l’importance prise par le diplôme dans la France contemporaine. « Tant que le plein emploi est assuré et que les marchés internes autorisent des carrières fondées sur l’expérience, le marché du travail constitue une alternative pour les sortants sans diplôme. La convention académique entre en crise dès lors que cette alternative se réduit très fortement, avec la montée du chômage et l’exacerbation de la concurrence entre les jeunes pour accéder à l’emploi. Les sorties sans diplôme prédisent de plus en plus un risque de chômage très élevé. Le décrochage scolaire devient alors un problème ».

 

La corrélation entre absence de diplôme et précarité est établie

Selon un billet de l’Observatoire des Inégalités (7 oct. 2016), qui retient comme définition de la précarité l’absence de CDI (CDD et intérim), 34 % de ceux qui n’ont aucun diplôme ou au mieux le brevet, occupent un emploi précaire, alors que les diplômés du supérieur ne sont que 10% à être dans ce cas (données 2014 de l’Insee). Les conséquences en sont très concrètes en matière de niveau de vie et d’accès au logement. 

Causes du décrochage et éléments de solution

Les travaux de recherche fournissent un grand nombre de résultats permettant de connaître les causes du décrochage. Parmi eux, une étude menée par BVA pour le SGMAP (« Etude auprès des jeunes raccrocheurs et de leurs parents », 2014) indique que le décrochage des jeunes est pour beaucoup l’aboutissement d’une scolarité marquée par des difficultés scolaires de longue date (difficultés cognitives, redoublement, réorientations vers des cursus censés être plus adaptés mais qui se révèlent de mauvais choix). Le niveau d’acquis en sixième permet d’expliquer près de la moitié du risque de décrochage. Les études du CEREQ, centre d’études et de recherches sur les qualification ont apporté aussi des éclairages, notamment via une enquête conduite en 2013 dans l’académie de Nantes et une autre réalisée dans l’académie de Créteil

Des études menées en France et à l’étranger donnent des éléments de solution. Des initiatives québécoises en « persévérance scolaire » s’avèrent fructueuses. Alors que le décrochage touche particulièrement la filière professionnelle, y compris les formations par alternance, une expérimentation a montré que le tutorat divise par 6 le risque d'abandon de l'apprentissage (Sécuriser le parcours des apprentis, 2012). Les solutions sont aussi du côté des coopérations interinstitutionnelles, interprofessionnelles et des familles.

Le coût économique du décrochage

Des études québécoises ont tenté de chiffré ce coût. L’étude « Les conséquences économiques du décrochage scolaire » publiée en 2016 estime à 500 000 $ les coûts sociaux engendrés par chacun des décrocheurs, au cours d’une vie entière. En terme de pertes (taxes, impôts, coûts sociaux), une cohorte de décrocheurs coûterait environ 1,9 milliard de dollars à l’État québécois. L’étude indique que le décrochage contribue à des problèmes d’adaptation (comportements, isolement social, etc.) et à des problèmes structuraux d’inégalités (insertion professionnelle, chômage, etc.). Les données recueillies vont plus loin que celles recueillies en France. Ainsi, on peut lire dans l’étude : « Les non-diplômés composent la majorité des assistés sociaux et constituent une grande part de la population carcérale. En effet, cette dernière est constituée d’environ 63% de gens ayant décroché contre 37% d’individus possédant un diplôme. Les jeunes qui décrochent avant l'âge de 16 ans présenteraient jusqu'à 3,4 fois plus de risque d'être incarcérés au cours de leur vie ».

En France, chaque individu sortant du système éducatif sans diplôme engendrerait un surcoût pour la société, tout au long de sa vie, d’environ 230 000 € (dont 130 000 € de manque à gagner fiscal) (étude BCG/MENJVA, 2012). Avec 140 000 jeunes sortant du système éducatif sans diplôme chaque année, le décrochage engendre ainsi chaque année un surcoût d’environ 32 milliards d’euros pour la société étalés sur 40 ans, soit environ 800 millions d’euros par an. Une politique de lutte contre le décrochage qui aura permis d’éviter/empêcher la sortie de 10 000 jeunes sans diplôme aura contribué à « faire économiser » 2,3 milliards d’euros à la France sur 40 ans, soit près de 60 millions d’euros par an.

L’objectif du gouvernement de diviser par deux d’ici 2017 le nombre de décrocheurs (soit 70 000 jeunes en 2017 au lieu de 140 000 en 2013) représenterait alors une « économie » de 16,1 milliards d’euros sur 40 ans, soit plus de 400 millions d’euros par an. D’après les données publiées en 2016, cet objectif ne sera pas atteint, même si la diminution est engagée (selon la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance, on compterait 110 000 jeunes sortant du système éducatif sans diplôme en 2015, contre 136 000 en 2010, soit une baisse de 26 000 décrocheurs).