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Le religieux : une épreuve pour les travailleurs sociaux ?


Pierre Grosdemouge | 12 juillet 2016 | Mots-clés laïcité métiers | Fils rouges emploi & insertion

Comment le fait religieux et les impératifs liés à la laïcité sont-ils vécus concrètement dans le champ social , dans la relation entre un éducateur et les jeunes qu’il accompagne, dans l’intimité du rendez-vous avec l’assistante sociale, dans la construction d’un projet d’établissement… ?

Comment évoluent les demandes des usagers ? Quelles stratégies individuelles et collectives sont mises en place par les différents professionnels ? Y a-t-il des spécificités du champ social français devant ces questions ?

Faïza Guélamine est sociologue mais également responsable de formation à l'Association nationale des cadres du social (ANDESI) et assistante sociale. Elle aborde ce large éventail de questions dans un ouvrage publié en 2014 : « Faits religieux et laïcité : le travail social à l'épreuve. Repères pour une pratique professionnelle1 ».

Faïza Guélamine

L’ouvrage, destiné à être un outil pour les travailleurs du champ social, a le grand mérite d'être basé sur un travail d’enquête. Il s’appuie sur de nombreux extraits d’entretiens, menés auprès d’une large palette d’acteurs appartenant à tous les métiers, tous les niveaux hiérarchiques et tous les cadres institutionnels (public, parapublic, privé). Il vise à montrer les situations auxquelles les professionnels sont confrontés et les manières dont ils se saisissent des questions de laïcité. (Nous ne traitons pas ici de la dernière partie du livre qui rappelle l’esprit et la lettre des cadres légaux).

Une montée du fait religieux qui éprouve le champ social

Pour Faïza Guélamine, le champ social est confronté depuis plus d’une dizaine d’années à une montée du fait religieux : les usagers expriment plus fréquemment leurs convictions religieuses, de façon ostensible ou plus confidentielle. Les professionnels eux-mêmes, dont les profils se diversifient, entretiennent des rapports variés au religieux.

Cette évolution est marquante pour ce secteur professionnel. Paradoxalement, le « social » est issu de l’action caritative confessionnelle, mais il s’en est dégagé avec force dans les années d’après-guerre. Pour bon nombre de professionnels, le travail social s’oppose « par nature » à la religion (p. 170), et le retour du religieux est vécu comme un retour au passé. La prise en compte du religieux donne à certains professionnels un sentiment de malaise et la sensation de ne pas respecter les fondamentaux de leurs engagements.

Au quotidien, ils sont amenés à interroger leurs pratiques professionnelles : comment mettre en œuvre concrètement l’obligation de neutralité ? Faut-il faire une place aux croyances, et laquelle, dans un projet d’insertion ou un travail d’accompagnement ? Faut-il détenir un savoir religieux spécifique pour intervenir en dialogue avec les bénéficiaires ? Où se situent les limites à ne pas franchir ? Quelles que soient leurs réponses, ils sont conduits à mener l’action sociale « en fonction » du religieux et à développer des stratégies spécifiques.

Situations concrètes et stratégies des professionnels du social

L’expression de la religiosité des usagers confronte les professionnels à des situations complexes, techniquement, juridiquement ou moralement. De nombreux exemples en sont donnés dans l’ouvrage : des personnes qui refusent d'envisager une formation professionnelle incompatible, selon eux, avec leurs convictions religieuses, des familles qui s'opposent au départ de leurs enfants en transfert parce qu'ils ne pourront pas se conformer à certains interdits alimentaires, des jeunes usagers qui souhaitent pouvoir prier dans une chambre collective en centre d'hébergement, les demandes d'accès à un lieu de culte…

Le sentiment que la religion fait « écran » au travail social :

Certains travailleurs sociaux peuvent avoir un sentiment d’impuissance face à une religiosité qui se met en travers de leur action.

« Je suis là pour aider les gens à s’insérer professionnellement, mais face à cette femme qui ne veut pas envisager de boulot où elle doit ôter son voile, je ne vois pas ce que je peux faire… » (Chef de service en service d'aide à l'insertion professionnelle)

« Ce qui est pénible, c’est quand les gens nous disent qu’ils n’y sont pour rien, que c’est Dieu qui décide, Dieu qui l’a voulu ».

Ce fatalisme heurte la culture professionnelle des travailleurs sociaux, pour qui l’autonomie de l’usager est une valeur fondamentale.

D’autres éprouvent un rejet viscéral du fait religieux : « pour moi, la religion je l’associe au fascisme espagnol, une complicité avec le régime de Franco que l’Église a eue (…) j’ai du mal », ou peuvent avoir le sentiment d'être « envahis par le religieux » (Intervenant social en centre d'accueil pour demandeurs d'asile).

Le voile cristallise les tensions

Les témoignages recueillis montrent les crispations particulières autour de tout ce qui a trait au statut de la femme, musulmane en particulier. La question du port du voile en particulier attise des débats complexes : largement vu comme un symbole d’asservissement de la femme, il heurte les valeurs d’émancipation et d’égalité des travailleurs sociaux. Mais les femmes doivent-elles être considérées comme « victimes » de la pression religieuse, ou comme actrices ? Peut-on leur demander de le retirer pour se conformer à d’autres normes vestimentaires ?

Certains praticiens disent s’être progressivement habitués à ce signe, mais posent comme limite à leur sensibilité le port du voile intégral. Au contact de femmes voilées, les représentations évoluent : « quand je vois des femmes voilées dans le cadre du travail, elles sont moins soumises que je ne l’avais imaginé » (assistante sociale)

Le refus d’aborder les questions religieuses

Les travailleurs sociaux peuvent refuser absolument de venir sur ce terrain. Soit qu’ils considèrent que la séparation entre public et privé doit être totale, qu’ils n’ont pas à entrer dans le « jardin secret des usagers » afin de respecter une « bonne distance ». Soit qu’ils craignent de se trouver débordés par des sujets qu’ils maitrisent mal. Dans certains cas, ce refus catégorique peut empêcher le travail de réflexion et d’aide (sur le sens de la laïcité, sur les demandes sous-jacentes, etc.).

La religion comme support de l’accompagnement

D’autres professionnels cherchent à mobiliser le religieux dans le l’accompagnement socio-éducatif, à en faire un support relationnel : « Moi, (…) mes parents sont athées… mais je sentais que les jeunes, ils aimaient bien m’expliquer, ça leur faisait plaisir que je m’intéresse… pour une fois, ce n’était pas l’adulte qui savait » (éducatrice en prévention spécialisée)

Des professionnels interpellés sur leurs convictions

L’obligation de neutralité est parfois bousculée par les interpellations des usagers. C’est particulièrement le cas pour les professionnels partageant un quotidien avec des usagers, comme les éducateurs :

« Je décline la plupart du temps toutes questions relevant de mon intimité avec humour. Seulement, dans la construction d'une relation de confiance avec des jeunes, nous leurs demandons de s'ouvrir, de se livrer. (…) » « nous sommes des adultes référents pour beaucoup de jeunes ». (Éducateurs spécialisés)

Face aux questions et sollicitations, les professionnels sont donc amenés à élucider leur propre perception du religieux.

Certains en viennent parfois à évoquer et utiliser directement leurs croyances personnelles :

« Il m’est arrivé de parler religion, de ma religion à des usagers, mas là, c’était complètement nécessaire, car cette femme (…) voulait mettre fin à ses jours (…) j’ai pensé à la raccrocher à cela » (Assistante de service social)

La question se pose également de faire état ou non de ses convictions entre collègues. Manifester ses croyances ou non-croyances, c’est susciter le doute sur sa capacité à exercer ses missions dans le respect de la neutralité. C’est aussi donner des clés de compréhension ou signaler des ressources à son équipe de travail.

Pour nombre de professionnels, la laïcité est un point de repère important permettant d’organiser les relations au religieux entre collègues et vis-à-vis des usagers. Pourtant, leurs définitions de la laïcité restent souvent floues, et des divergences apparaissent dans les équipes lorsqu’il s’agit de décider des conséquences pratiques de la laïcité, des décisions et positions à tenir.

« Je me suis rendu compte qu'il y avait des partis pris très différents au sein de mon équipe à l'occasion de différents événements : cela s'engueulait (...) sur l'interprétation du Coran, sur les histoires de prières qu'on pouvait rattraper ou pas, des éducateurs qui remarquaient qu'une adolescente voilée faisait pression sur les autres, certains, voulaient l'exclure de l'activité, d'autres non, eux voulaient reprendre les choses avec elle, bref pas simple. Sans compter ceux qui ne voulaient pas entendre tout cela parce que pour eux, on était une association laïque (…) » (Chef de service en service de prévention spécialisée)

Stratégies des usagers

L’ouvrage décrit également les stratégies des usagers dans leurs usages de la laïcité et leurs rapports au religieux. Il rappelle l’importance dans le travail social de considérer l’usager comme un sujet à part entière.

Ainsi, comment considérer la volonté d’une personne hébergée dans un centre de réinsertion de se rendre à un groupe de prière plutôt qu’à sa formation ? Faut-il réaménager son projet en fonction de ses nouvelles priorités ?

Religieux et laïcité peuvent également être utilisés par des usagers y trouvant un moyen de reprendre du pouvoir, dans une relation trop asymétrique avec les travailleurs sociaux. Invoquer la religion est alors une manière de questionner, de faire valoir leurs projets, leurs difficultés, leurs résistances.

C’est par exemple cette famille juive qui refuse un relogement en étage élevé, officiellement pour ne pas avoir à utiliser l’ascenseur pendant le Shabbat. Mais le dialogue révèle, derrière le religieux, la peur de se retrouver dans un quartier inconnu. Ou encore cette femme qui se met à porter le voile parce qu’elle se sent physiquement épuisée et ne souhaite plus avoir à rendre des comptes sur ses refus de faire des ménages. « Comme elle n’avait plus la force de faire ces boulots, elle a trouvé ce moyen » (Assistante de service social)

Une base de travail ?  

Cet ouvrage présente un vaste catalogue des situations de friction entre le social et le religieux. Contrairement aux supports du type « guide de la laïcité », il ne propose pas de réponses clés en main, mais permet d’entrer dans la complexité du vécu des situations, pour les professionnels comme pour les usagers.

En rapportant les discours de chacun, il fonctionne comme un outil de compréhension mutuelle : compréhension des usagers, des professionnels entre eux, des différents échelons hiérarchiques entre eux.

Il a surtout le mérite de démontrer que ces questions sont largement répandues dans les contextes professionnels du social aujourd'hui, bien qu’elles soient insuffisamment verbalisées et traitées institutionnellement. Il est donc à considérer comme une invitation aux professionnels à se saisir collectivement de la question dans toute sa profondeur. 

[1]      Faïza Guélamine , Faits religieux et laïcité : le travail social à l'épreuve, Repères pour une pratique professionnelle, ESF éditeur, 2014, 186 p.