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Le sentiment d'injustice s'accroît à mesure que l'on accumule les expériences sociales


Cédric Polère | 18 octobre 2016 | Mots-clés inégalité équité jeunes précarité | Fils rouges discrimination

Les prestations sociales, nouveau point de crispation

Selon un sondage de l’institut CSA réalisé début 2016 pour La Croix, 71 % des Français estiment que la société française est injuste. Ce résultat, stable au regard d’un précédent sondage réalisé par le même institut en 2011, n’était pas surprenant. En revanche, un résultat l’était davantage : parmi les principaux domaines dans lesquels cette injustice est ressentie, le principal changement concerne le ressenti d’injustice concernant les prestations sociales. Le montant des « aides accordées aux inactifs » par rapport à celui du smic apparaît à 50 % des sondés comme une source « très importante » d’injustices. Cette question arrive aussi en deuxième position, derrière l’accès à l’emploi, quand on interroge les Français sur les chantiers prioritaires auxquels s’attaquer. Julie Gaillot, directrice adjointe du pôle « Society » de CSA, voit dans ce sujet des prestations sociales un nœud de crispations : « On est là au cœur de la défiance que l’on voit monter depuis plusieurs années dans nos enquêtes, et qui s’organise selon deux axes : une défiance verticale, celle des “petits” contre les “gros”, qui oppose les ouvriers contre les dirigeants, les citoyens contre les politiques. Et une défiance horizontale, qui oppose les travailleurs pauvres aux chômeurs ou aux immigrés. »

Quel ressenti d’injustice face aux inégalités intergénérationelles ?

Mais qu’en est-il de l’opposition des « jeunes » contre les « vieux » ? Il est intéressant de confronter le sentiment d’injustice à la question des âges.  En effet, les travaux de Louis Chauvel (Le destin des générations, PUF, 1998) ont mis en lumière l’existence d’inégalités intergénérationnelles structurantes : les conditions d’entrée dans la vie adulte se sont dégradées pour les jeunes, qui doivent désormais construire leur vie et leur avenir dans un contexte de taux de chômage élevé, de précarisation du travail, bien moins favorable que leurs aînés. Les jeunes développent-ils alors un sentiment élevé d’injustice ?

Le pessimisme des jeunes sur leurs perspectives d’avenir

Plusieurs enquêtes font état d’une montée du sentiment de déclassement et du pessimisme au sein de la jeunesse européenne. Les jeunes Français se distinguent de leurs homologues européens par un fort pessimisme (seuls 26 % des jeunes Français déclarent leur avenir « prometteur » contre 60 % des jeunes Danois). (Stellinger, Les jeunesses face à leur avenir, 2008) 

Des travaux comparatifs (Nicola Charles, Enseignement supérieur et justice sociale. Sociologie des expériences étudiantes en Europe, 2015) ont expliqué cette particularité française par l’importance du diplôme pour accéder à l’emploi et « bien se placer ». Les jeunes sont conscients du poids du diplôme obtenu dans leur trajectoire professionnelle et sociale future, parce qu’ils sont conscients du processus du déclassement qui est à l’œuvre (voir le billet sur le déclassement), et cela génère une forte anxiété.

Mais un sentiment d’injustice plus faible que leurs aînés

Les chercheurs Thomas Amadieu et Cécile Clément ont apporté des éléments supplémentaires, en étudiant le lien entre les sentiments d’injustice relatifs à la société française des jeunes Français âgés de 18 à 30 ans et les injustices éventuellement vécues lors du passage à l’âge adulte. Ils se sont appuyés sur l’analyse croisée de l’enquête par questionnaire DYNEGAL menée auprès de 4 000 personnes et de 40 entretiens biographiques (Amadieu et Clément, « Passage à l’âge adulte et sentiments d’injustice », Agora débats/jeunesses, n°74, 2016).

L’exploitation de l’enquête quantitative montre que les 18-30 ans ont une appréhension du degré d’iniquité de la société française plus mesurée que les adultes dans la force de l’âge : 56,6 % des jeunes âgés de 18 à 24 ans et 63,2% des 25-29 ans jugent la société française « plutôt injuste » ou « très injuste » contre 72,5 % des 50-59 ans.

Le volet qualitatif fait apparaître qu’il n’y a pas de conception de la justice sociale fondamentalement divergente entre les générations. Ce sont les différentes étapes vers l’âge adulte qui contribue à construire et à intensifier le sentiment d’injustice et la perception des inégalités. Les nouvelles expériences comme l’autonomie financière, la nécessité de faire appel aux aides sociales, le passage de la formation aux premières expériences professionnelles…, peuvent générer des sentiments d’injustice, que ce soit à l’égard de sa propre situation ou vis-à-vis du fonctionnement de la société en général. Pour autant, il n’y a pas d’homogénéité de la jeunesse française en matière de perception et de vécu d’injustices. Les jeunes sont en effet très inégaux devant l’expérience des inégalités.