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Lecture : L’intervention sociale à l'épreuve de l’Islam, Le Sociographe


Ludovic Viévard | 19 octobre 2017 | Mots-clés Travail social représentations laïcité accompagnement | Fils rouges conflits de normes

La question religieuse est souvent difficile à gérer par les professionnels de l’accompagnement médico-social. Il est en effet fréquent qu’elle soit au centre de conflits de normes, préceptes religieux et valeurs républicaines n’organisant pas toujours les mêmes priorités et finalités d’action. Des ordres symboliques différents et parfois concurrents sont en jeux et la confrontation parait plus difficile à aborder dès lors qu’il s’agit de l’Islam car, faute de savoir en traiter sereinement, de nombreuses questions deviennent taboues. Pour prévenir les problèmes, on évite donc d’en parler.

C’est le constat du Sociographe, revue de sociologie, pour qui le terme Islam est un « fighting-word ». Le numéro L’intervention sociale à l'épreuve de l’Islam que la revue consacre aujourd’hui à la question a d’ailleurs été plusieurs fois reporté parce que « sensible ». C’est précisément pour cette raison qu’il est important et urgent d’apporter des réponses pratiques aux travailleurs médico-sociaux qui sont « de plus en plus nombreux à déclarer être exposés au référentiel religieux des personnes qu’ils accompagnent, que leurs outils et parfois logiciels ne sont plus opératoires dans certaines situations, que les frontières de la liberté d’expression religieuse sont bousculées, parfois bafouées tant par certains professionnels que par des usagers, que la responsabilité des professionnels de terrain est clairement engagée par ce qu’ils mettent en place ou pas, tant face aux dérives que dans les modalités de prévention », p. 8. Le constat est rude.

Il serait trop long de résumer ce numéro. Nous ne mettons ici en avant que quelques idées fortes, tout en conseillant vivement la lecture de l’intégralité de la revue aux travailleurs médico-sociaux, et plus largement aux personnes curieuses de comprendre cette dimension de l’accompagnement social.

Une réception parfois difficile des pratiques religieuses des usagers

Le droit des usagers à manifester publiquement leurs convictions religieuses est un des fondements de la laïcité. Celui n’est pas toujours bien connu et se heurte parfois aux convictions personnelles de travailleurs sociaux qui y voient obscurantisme et asservissement. C’est le cas avec le hidjab, dit aussi voile islamique, abordé dans plusieurs textes. Lionel Clariana, sociologue et directeur d’une agence départementale de la solidarité, souligne combien pour de nombreux travailleurs sociaux il symbolise une forme d’aliénation contraire à l’objectif d’émancipation qu’ils poursuivent. Dès lors, pour eux, il peut être très complexe d’accompagner les bénéficiaires en respectant leur liberté.

« Résister à l’aversion », telle est l’invite que l’on trouve dans le texte des sociologues Faïza Guélamine et Daniel Verba, qui conseillent de s’intéresser aux raisons qui poussent telle ou telle femme à porter le voile. En effet, comprendre leurs motifs offre des clés pour les aider à s’autonomiser, car il n’est pas égal de se voiler par respect des traditions ou pour s’invisibiliser dans l’espace public du quartier. Lionel Clariana insiste sur le danger d’une vision individualisée du port du voile, pris comme un signe de radicalisation des individus. Parfois, il est seulement le signe obligé par quoi passe l’intégration au quartier : « Dans le contexte étudié [les femmes du quartier Petit-Bard – La Pergola à Montpellier], le hidjab s’impose comme une apparence nécessaire qui, sans nier sa filiation islamique, contribue à un processus de reconnaissance au sein d’un collectif constitué par l’adoption de normes localement dominantes synonyme de tranquillité sociale. De ce fait, le processus de stigmatisation qu’il enclenche prend toute sa dimension prescriptive lorsque l’individu passe de membre inclus d’un collectif constitué à membre exclu d’un collectif institué. Au contraire des représentations dominantes chez les travailleurs sociaux, l’ostentation du fait religieux n’empêche pas l’élaboration de formes d’émancipation qui, sans être radicales, ouvre un champ du possible dans l’intervention socio-éducative. », pp. 32-33. Pour les travailleurs sociaux, il s’agit alors d’échanger temporairement leur référentiel normatif pour mieux comprendre les logiques d’action de ces jeunes femmes. Ce qui est d’abord en jeu, ici, ce n’est pas l’Islam, mais l’accès à un espace de parole.  

De quoi l’islam est-il le nom ?

Une interrogation émerge à la lecture du numéro :  de quoi parle-t-on quand on évoque la tension entre islam et travail social ? Radicalisation, crise des banlieues, effet du colonialisme non soldé, ethnicisation des dysfonctionnements sociaux, racisme d’état, affirmation identitaire d’adolescents en perte de repères, quiétisme, recherche de sagesse, invisibilisation des jeunes filles et intégration sociale à l’échelle du quartier, etc., tout y passe ou presque. Il en ressort un besoin de clarifications de ce qui fait problème, en dehors d’une généralisation qui identifie le problème à l’Islam. Cette clarification est en partie – mais en partie seulement – réalisée par certains articles du numéro. Car ce qui se dessine en creux, c’est un piège sémantique d’où l’on peine à sortir. De quoi l’Islam est-il le nom ? On sent combien la question, qui reste implicite, embarrasse les auteurs. Certains acceptent, un peu malgré eux, de lier les problématiques énoncées plus haut à la religion musulmane, d’autres cherchent à couper ce lien au motif que l’Islam qu'il convoque ne serait qu’une caricature. « L’islam a donc chez nous un statut privilégié, si l’on peut dire : celui d’une religion qui regroupe les fantasmes les plus violents d’une société qui n’a toujours pas digéré son histoire récente et qui se vit en « panne » identitaire », explique le sociologue Michel Perrier. De même, d’autres, tel Fréderic Perez, dénoncent « l’hystérisation collective actuelle autour des discours sur l’Islam » qui repose « sur une réelle méconnaissance de ses valeurs fondamentales ».

Mais il y a alors un risque inverse : celui d’évacuer un peu rapidement des questionnements, pourtant nécessaires, au nom d’une conception normative de l’Islam. Il ne suffit pas de dire que le « vrai » Islam n’est pas celui mobilisé par les plus rigoristes pour que les clivages disparaissent. Il faut admettre que ce qui est en jeu ce sont des représentations sociales de l’Islam et, plus encore, ses imaginaires, qui répondent à des attentes. De plus, on ne peut pas demander aux travailleurs médico-sociaux d’aborder leurs relations professionnelles avec les usagers musulmans – ou supposé tels – à partir d’une conception normative d’un Islam (qu’on voudrait « à la Française », « modéré », etc.). La question, in fine, est donc moins de savoir si « l’Islam est soluble dans le travail social » ou compatible avec la République, mais davantage de comprendre ce qui se joue pour ceux, musulmans ou travailleurs médico-sociaux, qui pensent qu’il l’est ou qu’il ne l’est pas.