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Les accommodements en matière religieuse (2)… Leur mise en place provoque-t-elle inclusion et équité ?


Cédric Polère | 22 juillet 2016 | Mots-clés laïcité discrimination diversité | Fils rouges conflits de normes

Dès lors qu’il est question d’accommodement, soit presque tous les mois dans les médias, cela fait l’actualité politique. On le voit sur les thèmes de la nourriture halal, ou du port du voile, par exemple concernant les hôtesses d’Air France (ligne Paris-Téhéran), sujet de polémique en avril 2016. L’article « Hôtesses d'Air France, burkini, transports séparés : accommodements raisonnables ou islamisation ? », publié sur le site du Figaro le 4 avril 2016, faisait le lien entre cet événement et la ségrégation sexuelle qui s’étend au Royaume-Uni et en Europe au nom des accommodements, alertant sur le danger pour la France de suivre cette voie. « En août 2015, le membre du Parti travailliste Jeremy Corbyn avait préconisé de réserver des voitures du métro londonien aux femmes (…). Aujourd'hui, c'est une compagnie allemande, Die Mitteldeutsche Regiobahn, qui annonce que des wagons de ses trains seront désormais dédiés aux femmes. Mais rien à voir avec les événements de Cologne, s'empresse-t-elle de préciser. Rien à voir. Il n'empêche que la démarche procède de la même logique. Se cacher de la concupiscence masculine, se dérober à la prédation, plaider coupable d'être objet de tentation, se retrouver cloisonnée dans son statut de femme. »

En France, tout élu qui réfléchit à la mise en place d’accommodements raisonnables se trouve immédiatement critiqué et caricaturé dans ses propos (c'est le cas d'Alain Juppé). Au sein du PS, Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, s’est défendu de vouloir des accommodements raisonnables avec l’islam. Cette notion d’accommodement est présentée comme un des piliers des sociétés multiculturelles, incompatible avec la République. Le refus vient à la fois de partis de droite extrême ou souverainiste, mais aussi de sensibilités républicaines de droite et de gauche (“Réhabiliter les communautés” : le multiculturalisme contre la laïcité !) ou encore d’observateurs étrangers, comme le journaliste américain Christopher Caldwell, auteur du livre Une Révolution sous nos yeux, comment l'islam va transformer la France et l'Europe, publié en 2011 (« Christopher Caldwell : Les intuitions de Houellebecq sur la France sont justes », FigaroVox, 25 mars 2016).

Les positions sont tranchées y compris parmi les anciens membres du Haut Conseil à l’Intégration, ce qui traduit leurs approches divergentes de la laïcité et de la manière de l'appliquer. Jean-Claude Sommaire, son ancien secrétaire général, a toujours milité pour le principe de ces compromis, au nom d’une conception de la laïcité qu’il qualifie d’ouverte ou d’inclusive, et du souci de ne pas rendre punitive l’application de la laïcité. Il s’est ainsi opposé à la loi de 2004 interdisant le port du foulard à l’école, afin de ne pas renforcer le sentiment de victimisation des jeunes d’origine maghrébine. En 2015, ses propositions  pour prévenir l’islamisme (« Prévention de l'islamisme : repenser notre "modèle français d'intégration" », L’Actualité Sociale Hebdomadaire, 2 février 2015) ont suscité la critique sur le blog de Mediapart qui a considéré que la « laïcité d’inclusion » reposant sur des accommodements raisonnables amplifie en réalité le communautarisme, la ségrégation, l’intégrisme et finalement sonne le glas de la laïcité.

Sur le portail juif francophone JForum (« L’Etat a sacrifié la laïcité sur l’autel des petits accommodements »), Malika Sorel-Sutter, auteur de Décomposition française(Fayard, 2015) et ancien membre du Haut Conseil à l’Intégration, a signé un article où elle regrette que depuis 1989 et l'affaire du foulard de Creil, l'État sacrifie la laïcité au profit des accommodements. 

Loin d’accorder des privilèges ou des avantages spéciaux, l’accommodement cherche à faire l’inverse. Son objectif premier est bien l’inclusion de personnes à qui la participation pleine et entière à la société a historiquement été refusée, en tentant d’éliminer les désavantages auxquels elles se heurtent en raison de la structure des institutions et services, qui sans le vouloir explicitement répondent davantage aux besoins des groupes dominants (Brodsky et al. 2012).

Mais étant donné les réactions que les accommodements provoquent en France, il est légitime de se demander si le résultat obtenu par leur mise en œuvre n’est pas l’inverse de ce qui est recherché : non pas l’équité, mais le sentiment que des privilèges non justifiés sont accordés aux uns mais pas aux autres ; non pas l’inclusion, mais le renforcement des frontières entre groupes et communautés. Les accommodements à l’islam peuvent peuvent être d’autant plus mal vécus par des classes moyennes et populaires de culture chrétienne qu’elles s’estiment déclassées, et que selon leurs représentations, c’est aux personnes qui vivent en France de faire l’effort de s’adapter à ses normes et valeurs, et non le contraire. Par ailleurs, le principe même des accommodements est difficile à comprendre. Comme l’expliquent Gwen Brodsky, Shelagh Day et Yvonne Peters dans leur ouvrage Les accommodements au XXIe siècle (2012), une grande part de la résistance de la société contemporaine envers l’accommodement semble provenir d’une part de l’incapacité à reconnaître l’iniquité parfois inhérente au statu quo, et d’autre part à saisir que l’égalité réelle (par opposition à l’égalité formelle) nécessite parfois qu’on prenne des mesures pour rendre les règles de jeu équitables. 

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