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Les accommodements en matière religieuse (3) : les réactions à la circulaire du 10 février 2012 sur l’autorisation d’absence pour fête religieuse


Cédric Polère | 22 juillet 2016 | Mots-clés laïcité métiers | Fils rouges conflits de normes

La circulaire du 10 février 2012 relative « aux autorisations d’absence pouvant être accordées à l’occasion des principales fêtes religieuses des différentes confessions » indique que les « les chefs de service peuvent accorder aux agents qui désirent participer aux cérémonies célébrées à l'occasion des principales fêtes propres à leur confession, les autorisations d'absence nécessaires ». Cette mesure s’applique à la fonction publique. L’autorisation d'absence n'est pas décomptée du quota de congés et de RTT. Cependant, le chef de service peut refuser à l’agent l’autorisation d’absence si celle-ci est incompatible avec les nécessités du fonctionnement normal du service. A titre d’information, la circulaire indique en annexe les cérémonies propres à certaines des principales confessions et pour lesquelles une autorisation d’absence peut être accordée. Pour les musulmans, les fêtes mentionnées sont l’Aïd El Adha, Al Mawlid Ennabi et l’Aïd El Fitr ; pour les chrétiens orthodoxes, il s’agit de la Téophanie, du Grand Vendredi Saint, de l’Ascension ; etc. En revanche il n’est pas question de fêtes catholiques et protestantes, puisque « les principales fêtes sont prises en compte au titre du calendrier des fêtes légales ».

Sur des sites et blogs d’extrême droite, le parallèle est établi entre le lundi de Pentecôte supprimé, où il faut travailler une journée supplémentaire sans être rémunéré, et ce jour de congé « donné aux musulmans » (« Etre musulman en France donne droit à deux journées de congé supplémentaire » ; « Ramadan 2013:des permissions spéciales pour les musulmans de l'armée française » ; ...). Plus largement, il est probable que l’application de cette circulaire conforte ceux qui ont le sentiment que la France se soumet à ses minorités ou qu’elle va trop loin dans l’adaptation (blog du Figaro, « Les minorités ne doivent plus faire la loi », 4 juillet 2016). 

Dans les années 2010-2013, plusieurs propositions avaient été faites. L’Association nationale des directeurs des ressources humaines (ANDRH) avait suscité un tollé en proposant de « déconfessionnaliser » certains jours fériés correspondant à des fêtes chrétiennes afin que les salariés aient la possibilité de prendre leurs journées à d'autres moments de l'année. L’idée a été émise à plusieurs reprises (Bertrand Delanoë, Eva Joly …) de remplacer deux fêtes chrétiennes par une fête juive et une fête musulmane, le Kippour et l'Aïd-el-Kebir. Dounia Bouzar, anthropologue qui venait d'être nommée à l’Observatoire de la laïcité, justifiait ainsi cette idée dans une interview au magazine Challenges : « Aujourd’hui, les français de confession juive ou musulmane sont très mal à l’aise quand ils demandent un jour de congé pour célébrer ces deux fêtes très importantes. On peut le leur refuser pour nécessité de service. » Cette position a relancé le débat, d’autant qu’à peu près au même moment, Jacques Attali avait proposé de laïciser des fêtes chrétiennes en renommant Noël et Pâques « fête des enfants » et « fête de la liberté ».

Lors de cette controverse de 2013 dont a rendu compte un article de La Vie, plusieurs personnalités ont justifié leur opposition à cette idée. Abdallah Zekri, président de l'Observatoire contre l'islamophobie et membre du bureau exécutif du Conseil français du culte musulman, interrogé par Le Figaro, estimait qu’« il faut juste rajouter deux jours fériés. Et non remplacer des jours ». Et d’ajouter avec clairvoyance : « Sinon on va encore dire “Ils veulent déshabiller Pierre pour habiller Mohammed”…». Le président du Parti chrétien démocrate (PCD), Charles-Henri Jamin, réagissait également et ajoutait un deuxième argument : « La laïcité n’est pas l’effacement de la religion chrétienne ni sa substitution par une autre religion ! (…) La France ne doit pas oublier qu’elle a une culture, des racines, une histoire : c’est ce que les fêtes chrétiennes nous rappellent. »

Ces arguments sont instructifs puisqu’ils laissent entendre qu’une telle mesure d’accommodement peut être perçue par une partie de l'opinion comme mettant en concurrence les religions, voire comme organisant le retrait ou l’effacement de la religion chrétienne au profit de la religion musulmane. La mise en œuvre des accommodements est alors susceptible d’être interprétée comme une atteinte identitaire. Et de renforcer l’attention au « qui perd gagne », en fonction des convictions et des confessions. De donner aussi plus d’importance à la dimension religieuse dans la construction sociale des identités. Pour le vérifier, il serait intéressant de comparer des résultats d’enquêtes sur l’application de cette circulaire dans les différentes composantes de la fonction publique, d’Etat et territoriale.