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Les inégalités de salaire entre territoires au crible des statistiques


Aurélien Boutaud | 29 mai 2017 | Mots-clés inégalité statistique cohésion sociale politiques publiques économie | Fils rouges chiffres

Nous avons récemment abordé la question des inégalités de revenus entre territoires. Parmi ces revenus, les salaires occupent évidemment une place prépondérante. Or le salaire horaire net moyen peut varier du simple au double selon les régions. France Stratégie a récemment publié une étude statistique qui cherche à révéler les facteurs susceptibles d’expliquer ces différences de salaire entre territoires.

Des inégalités de salaire pouvant aller du simple au double  

Le premier constat concerne le niveau des inégalités de salaire entre territoires. Pour mesurer le phénomène, France Stratégie s’est fondé sur les données de l’Insee produites pour les 304 zones d’emploi qui structurent le territoire de la France métropolitaine. Le salaire horaire net moyen s’élevait ainsi en 2012 à 13,9 euros – soit 1,9 fois le SMIC. Mais cette moyenne cache en réalité d’énormes écarts, puisqu’on constate une variation considérable entre les extrêmes que sont Saint-Flour (10,4 euros) et Saint-Quentin-en-Yvelines (19,5 euros). De manière plus générale, la cartographie des salaires fait clairement apparaître une différenciation nette entre grandes métropoles et milieu rural.  

Mais qu’est-ce qui explique plus précisément ces inégalités ?

 

L’effet de composition : plus de cadres en milieu urbain

Le premier élément de réponse est assez simple à saisir : les différences de niveau de salaire entre territoires s’expliquent d’abord par la composition de leur tissu socio-économique. Pour reprendre l’exemple des cas extrêmes cités précédemment, la zone d’emploi de Saint-Quentin-en-Yvelines comporte une proportion trois fois plus importante de cadres supérieurs que celle de Saint-Flour.

Mais ce facteur n’est pas suffisant pour comprendre les écarts de salaires entre territoires, puisque ces derniers restent très importants même lorsque l’on opère un zoom au sein de chaque catégorie socio-professionnelle. Par exemple, un cadre ou un ouvrier gagne nettement plus en région parisienne que dans le Cantal.   

L’effet de densité : une plus grande productivité des métropoles ?

Pour expliquer cette prime au milieu urbain, les économistes avancent généralement l’idée selon laquelle les métropoles, en concentrant sur un même territoire les personnes et les activités économiques, permettraient de générer des gains de productivité qui se traduiraient alors par un accroissement des salaires. De fait, France Stratégie constate une corrélation entre la densité des emplois (nombre d’emplois par km2) et le niveau des salaires. Mais cette corrélation est sans doute moins importante que ce à quoi on pouvait s’attendre – en particulier si on fait abstraction de l’effet de composition. Un doublement de la densité ne se traduit en effet que par un accroissement de 1,7% des salaires des professions intermédiaires, par exemple. L’effet de densité lié au phénomène de métropolisation ne suffit donc pas à expliquer les différences de salaires entre territoires au sein des différentes catégories sociales.

Le capital humain et la concentration des diplômes comme facteur clé 

S’inspirant de plusieurs études qui suggèrent que la concentration des diplômés aurait un rôle bénéfique sur le niveau des salaires de toutes les catégories socio-professionnelles, France Stratégie a essayé de mesurer cet effet sur les zones d’emploi de la métropole. Et la conclusion de l’étude semble sans appel : « la concentration géographique des très diplômés se traduit par une hausse du salaire de quasiment toutes les catégories de salariés. » Si on en croit France Stratégie, ce phénomène tiendrait «  pour partie aux interactions directes des travailleurs qualifiés entre eux et avec le reste de la population » auxquelles s’ajoute « probablement un effet de complémentarité entre les travailleurs plus qualifiés et les moins qualifiés. Ainsi, une forte densité de travailleurs qualifiés peut accroître la demande de services spécifiques — garde d’enfant, restaurants, loisirs et autres prestations — et tirer à la hausse les salaires de ces professions. »

 

Mais le plus intéressant tient sans doute au fait que, non seulement « la concentration de diplômés supplante la densité de l’emploi dans l’explication des primes de salaires moyens entre zones d’emploi, à catégorie socioprofessionnelle donnée » mais mieux encore, une fois pris en compte les autres facteurs significatifs, « la densité de l’emploi pourrait même avoir une influence légèrement négative sur les niveaux de salaires moyens. »

Une conclusion qui pourrait amener à reconsidérer les politiques traditionnelles de métropolisation, souvent axées sur la concentration des emplois et des activités davantage que sur la formation supérieure et l’attractivité des diplômés.

Mais quid des inégalités "internes" aux territoires ?

Reste à savoir si la question de la concentration des inégalités dans les métropoles, évoquée dans le billet précédent, se trouve affectée ou non par ce tirage des salaires vers le haut. L'étude de France Stratégie ne fait qu'effleurer cette question, notant tout de même au passage que l'augmentation moyenne des salaires imputable à la présence des "très diplômés" n'est pas homogène : elle s'opère " en accroissant quelque peu les inégalités salariales entre catégories socioprofessionnelles."

Une question qui méritera sans doute d'être analysée plus en détail...