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Les lignes de faille de la société française en quelques chiffres


Aurélien Boutaud | 8 décembre 2016 | Mots-clés pauvreté inégalité statistique équité cohésion sociale prospective | Fils rouges chiffres

France Stratégie a publié en octobre 2016 un volumineux rapport sur les « lignes de faille » de la société, au sous-titre on ne peut plus évocateur : « une société à réunifier ». La première partie de l’ouvrage établit un état des lieux saisissant de la société française, marqué par ce paradoxe intéressant : tandis que les enquêtes montrent des français très pessimistes sur l’état de la société, les statistiques semblent nettement moins sombres. Le ressenti des français sur l’état de la société serait-il en décalage avec la réalité ? Illustration à travers les thématiques des inégalités et de l’ascenseur social.

L’explosion des inégalités de richesse : simple ressenti ou réalité statistique ?

Sur la question des inégalités de revenu et de patrimoine, ou encore la pauvreté, le paradoxe est bien présent. A l’exact opposé des étasuniens, les français imaginent leur société plus inégalitaire qu’elle ne l’est réellement. Surtout, ils ont une vision sombre de l’avenir, puisqu’ils pensent très majoritairement que les inégalités vont s’accroître. Plus de 87% des français pensent par exemple ne pas être à l’abri de la pauvreté – un chiffre qui constitue un record au sein de l’Union Européenne.

Du côté des statistiques, la situation n’apparaît pourtant pas si sombre. Les inégalités se sont certes accrues, mais c’est un phénomène récent consécutif à la crise de 2008 – qui a touché les plus modestes alors que la situation des plus riches s’est plutôt améliorée. La tendance est donc bien réelle, mais récente et, surtout, la France reste l’un des pays les moins inégalitaires d’Europe en termes de répartition des revenus. Même constat concernant la pauvreté : la légère hausse des dernières années n’empêche pas la France d’être l’un des pays d’Europe qui connaît le plus faible taux de pauvreté au sein de l’OCDE. 

L’ascenseur social est-il en panne ?

Concernant l’appartenance sociale, on note le même type de paradoxe. Le sentiment d’appartenir aux classes inférieures a augmenté parmi la population, au détriment du sentiment d’appartenance aux classes moyennes. Plus spectaculaire encore, la part de ceux qui estiment leur situation sociale moins bonne que celle de leurs parents est passée de 17% en 2002 à 54% en 2015 !

Là encore, les statistiques contredisent pour partie ce sentiment de déclassement : si on se fonde sur leurs revenus pour en juger, il apparaît qu’un tiers des français sous-estiment leur appartenance sociale objective : ils se sentent plus pauvres qu’ils ne le sont réellement. Quant à la fameuse panne de l’ascenseur social, elle doit être largement relativisée : même si le niveau de vie a stagné depuis la crise, les niveaux de vie entre générations montrent encore une progression nette ; et les trajectoires professionnelles descendantes restent très rares (même sil leur part augmente). Contrairement à leur ressenti, la majorité des français ont donc une position sociale meilleure que celles de leurs parents.

En revanche, les statistiques font bel et bien apparaître une reproduction des élites : les postes importants restent le plus souvent réservés aux classes supérieures. 72% des élèves de l’ENA ont par exemple des parents cadres, professions libérales ou dirigeants.

Les français sont-ils d’éternels râleurs ?

L’écart entre une perception très pessimiste de la situation de la société et la réalité statistique, moins sombre, semble entretenir le cliché de français râleurs, pessimistes et toujours insatisfaits. On peut aussi l’interpréter comme une hypersensibilité des français aux tendances récentes, qui montrent malheureusement bel et bien une dégradation de la situation dans de nombreux secteurs… même s’il y a pire ailleurs.