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Majorités et minorités : des notions moins claires qu’il n’y paraît


Ludovic Viévard | 23 décembre 2015 | Mots-clés minorité / majorité étranger communauté | Fils rouges conflits de normes citoyenneté

Dans un article récemment republié par la revue Esprit1, Paul Ricœur abordait la notion d’étranger, expliquant combien le terme définit de façon privative celui qui n’est pas d’ici. Ricœur s’arrêtait sur le phénomène de « fragmentation » qui fait que « l’humanité n’existe nulle part comme un seul corps politique, mais se présente au regard partagée entre des communautés multiples, constituées de telle façon que certains humains leur appartiennent en tant que membres, tous les autres étant des étrangers ». Dans le couple « membre » / « étranger », explique le philosophe, seul le premier est connu, défini par son appartenance — par exemple en tant qu’il a la nationalité française —, tandis que de l’autre, on ne sait rien, si ce n’est qu’il est exclu de cette communauté.

 
Le dernier numéro de la Revue européenne des migrations internationalesinverse le rapport de la minorité à la majorité. Relativement à la situation en France, il s’interroge sur l’identité de la majorité qui constitue la communauté des Français, à l’heure où près d’un Français sur trois à des grands-parents étrangers, et où « les difficultés sont sérieuses pour nommer les deux tiers de ceux qui ne se connaissent pas d’ascendance immigrée proche »3. L’étranger sait qui il est, tandis que celui qui est français ne sait plus tout à fait se nommer. Ni « Français de souche », expression née sous le régime de Vichy et fortement connotée, ni « Français d’origine », imprécis, pas plus que « natifs au carré »4, peut intuitif, ne parviennent véritablement à décrire les membres de ce groupe. Les auteurs pointent ainsi que, « afin d’éviter les polémiques et par commodité, on en arrive à désigner la majorité en négatif comme l’ensemble de tous ceux qui n’appartiennent pas aux minorités »5. Cela a évidemment des incidences sur les luttes pour l’inclusion, qui supposent de parvenir à préciser l’identité du groupe vers lequel inclure. Parle-t-on de majorité sociologique ou de majorité numérique ? La majorité est-elle homogène ou se fragmente-t-elle, elle-même, selon d’autres lignes culturelles ? Loin d’être anecdotiques, ces questions sont nécessaires pour éclairer la relation inclusion / exclusion parce qu’elles permettent de repenser les normes qui orientent le lien de l’une à l’autre. La Revue européenne des migrations internationales invite ainsi le lecteur à revoir les catégories de minorités et de majorités pour les préciser, notamment à partir de « L’islamisme comme phénomène minoritaire dans les sociétés occidentales »6.
 

[1] « La condition d’étranger », Esprit, mars-avril, 2006, pp. 264-275. En ligne : http://www.esprit.presse.fr/archive/review/rt_download.php?code=13294 (consulté le 29 octobre 2014).

[2] « Majorité et minorités : un rapport à repenser », Revue européenne des migrations internationales, vol. 31, n°2, 2015. En ligne : www.cairn.info/revue-europeenne-des-migrations-internationales-2015-2-page-7.htm (consulté le 29 octobre 2014).

[3] Labelle Micheline, Barou Jacques, « Éditorial. », Revue européenne des migrations internationales, op. cit., § 1.

[4] Expression proposée par Michèle Tribalat pour désigner ceux qui sont nés en France de deux parents nés en France dans Assimilation, la fin du modèle français, éditions du Toucan, 2013. Voir aussi l’interview accordée à Rue89 : http://api.rue89.nouvelobs.com/sites/news/files/assets/document/2013/10/tribalat-rue89_0.pdf (consulté le 30 octobre 2014).

[5] Labelle Micheline, Barou Jacques, « Éditorial. », Revue européenne des migrations internationales, op. cit., § 1.

[6] Rachad Antonius, Revue européenne des migrations internationales, op. cit.