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Métropolisation et fractures territoriales (2) : quelles mutations économiques à l’œuvre ?


Boris Chabanel | 25 août 2017 | Mots-clés économie entreprise inégalité | Fils rouges emploi & insertion

Suite à un premier billet portant sur plusieurs travaux éclairant les écarts croissants de développement économique entre les métropoles et les autres territoires français, cet articule s’intéresse aux mécanismes de longue durée pouvant expliquer cette évolution. Dans une étude réalisée pour le compte de la Caisse des Dépots et le PUCA, l’économiste Laurent Davezies et le géographe Philippe Estèbe soulignent un fait souvent occulté : la géographie économique a joué un rôle majeur dans la dynamique de croissance des richesses et d'amélioration des conditions de vie qui a marqué les « trente glorieuses ».

La forte dynamique d’industrialisation qu’a connu le pays au cours des décennies d’après-guerre a pour particularité de s’être largement diffusée (« étalé ») au sein du pays. Rappelant les travaux précurseurs des économistes François Perroux (« pôles de croissance ») et de Raymond Vernon (« cycle de vie des produits »), les auteurs expliquent que le développement accéléré du système productif dans les pôles urbains va déclencher des mécanismes d’entrainement au bénéfice d’activités situées dans le reste du pays. Après une phase de décollage où de la conception et la fabrication des nouveaux produits se concentrent dans les espaces centraux, un effet d’entrainement centrifuge se met en place à la faveur de la déconcentration progressive de l’appareil productif et du développement des commandes que les « secteurs moteurs » des pôles urbains (automobile, énergie, etc.) passent à leurs sous-traitants et fournisseurs situées dans les territoires périphériques. Par exemple, une voiture étant constituée de l’assemblage de milliers de pièces provenant de l’industrie de la métallurgie, du verre, du caoutchouc, etc., l’augmentation de la production automobile se traduit automatiquement par la stimulation, via ses commandes, de très nombreux secteurs. De plus, cet effet d’entrainement va faciliter le développement autonome des secteurs : comme s’interrogent les auteurs, « L’industrie du verre, fleuron de l’industrie de pointe française d’aujourd’hui, aurait-t-elle été aussi puissante si elle n’avait pas été portée par l’essor des commandes de notre industrie automobile ? ».

Ce « mariage fécond » entre la production des pôles moteurs et celle des territoires périphériques se disloque progressivement à partir des années 1980, contribuant en partie au creusement des fractures territoriales dénoncées aujourd’hui. L’amplification de la mondialisation et l’intensification de la pression concurrentielle qui en découle, l’accélération des mutations technologiques et du cycle de l’innovation, ou encore la financiarisation des stratégies des firmes, autant de mutations économiques qui vont bouleverser le fonctionnement du système productif et sa géographie. Comme l’expliquent les auteurs, les nouveaux secteurs moteurs de l’économie des pays industriels ont beaucoup moins d’effets d’entrainement. « Quand une voiture d’hier était constituée de milliers d’éléments matériels produits par des dizaines de secteurs, la valeur ajoutée de la production de téléphone ou d’ordinateur d’aujourd’hui met en jeu beaucoup moins de composants ». Et ces effets d’entrainement, pour beaucoup de secteurs, bénéficient désormais à des sous-traitants ou des fournisseurs de pays du sud, car l’appareil manufacturier intense en main d’œuvre s’est à nouveau déconcentré vers les territoires à bas cout de production.

Le partage des rôles, de la valeur ajoutée et des emplois qui avait cours entre pôles urbains et territoires périphériques au cours des trente glorieuses s’est donc fortement affaibli depuis. Et les auteurs de constater que ce sont désormais les territoires de l’innovation – avant tout les métropoles – qui captent une part majeure de la valeur ajoutée. Une illustration saisissante de cette mutation de la géographie économique nous est fournie par le démographe Hervé Le Bras à travers plusieurs cartes consacrées au thème de la « France inégale » : alors qu’en 1968 les cadres les plus diplômés sont dispersés sur tout le territoire français, on observe un changement radical quatre décennies plus tard avec une concentration dans les grandes villes.

Pourcentage de cadres ayant un diplôme universitaire ou équivalent en 1968 

Pourcentage de cadres ayant un diplôme universitaire ou équivalent en 2013

 Source : Hervé Le Bras, The Consersation, 2017