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Pair-aidance : le mode d’action qui reconnait l’expérience des personnes fragiles


Ludovic Viévard | 24 janvier 2017 | Mots-clés capabilités logement vulnérabilité accompagnement | Fils rouges publics exclus

Comme évoqué dans un précédent billet, la Fédération des acteurs de la solidarité a récemment présenté, à l’occasion de son congrès anniversaire, une batterie de propositions avec la volonté de remettre la question sociale au cœur de la campagne électorale. La 17e mesure est ainsi formulée : « Reconnaître le travail pair en développant les actions expérimentales pour établir un cadre commun permettant l’exercice de ce nouveau mode d’intervention sociale ». L’occasion de revenir sur la notion de « travail pair » et d’éclairer la façon dont il constitue un réel levier d’action renforçant le pouvoir d’agir des personnes.

Changer la perception de la maladie et la place du malade

Au milieu du 19e siècle, expliquent Patrick Le Cardinal et al. dans Pratiques orientées vers le rétablissement et pair-aidance : historique, études et perspectives, des groupes préfigurant les alcooliques anonymes se sont constitués pour soutenir l’effort d’abstinence de leurs membres. Il s’agit de recovery circles ou de cercles de personnes en rétablissement, terme qui permet de désigner un processus davantage qu’un aboutissement. Pour malade qu’elles soient, les personnes alcooliques détiennent les clés de leur ré-inclusion dans le monde et peuvent se réapproprier leur horizon de vie. Il ne s’agit donc pas nécessairement de guérir mais de formuler un autre cadre moins normatif, une « dynamique qui ne met volontairement pas l’accent sur les symptômes mais sur la possibilité de retrouver un sens à sa vie, malgré la maladie ». La notion de recovery, qui s’est particulièrement développée dans le champ de la psychiatrie, joue un rôle fondamental dans la transformation du regard porté sur le malade. Regard du malade lui-même mais aussi regard que l’institution sanitaire, et plus largement la société, pose sur lui, rendant plus facile son inclusion.

licenceCC(CC BY-NC-ND 3.0) Rob_Bonnet
© licenceCC(CC BY-NC-ND 3.0) Rob_Bonnet
Reconnaître le savoir « expérientiel »

Les recovery circles avaient comme particularité de reposer sur l’expérience d’anciens alcooliques, autant de pairs parrainant et soutenant les nouveaux entrants. À la fin des années 1980, ce principe de « pair-aidance » a été repris et étendu à d’autres champs d’action, notamment grâce à l’influence des associations d’usagers. Aux États-Unis, le programme Denver, l’une des premières expériences pilotes ayant vu le jour, en 1986, concernait la santé mentale. D'autres dispositifs de pairs-aidants ont ensuite été adressés aux toxicomanes, aux personnes vivant dans la rue, aux malades du SIDA, etc. À chaque fois, le principe est de recruter comme intervenants des personnes ayant expérimenté les difficultés ciblées par le programme d’accompagnement. Au-delà de la volonté d’empowerment des personnes entrées dans un processus de rétablissement, il s’agit de leur reconnaître une compétence propre, un savoir d’usage qui fait défaut aux professionnels (médecins, travailleurs sociaux, etc.). Ainsi, les pairs trouvent-ils une vraie place, spécifique, dans les processus d’aide proposés à ceux qui connaissant des difficultés similaires aux leurs.

Des expériences positives pour les pairs, les équipes intervenant et les usagers

« Qui, à part ceux qui vivent personnellement cette expérience de la difficulté et se battent chaque jour sur la voie du rétablissement, peut le mieux parler de la réalité quotidienne des personnes en situation de « handicap » ? ». C’est avec ces mots que Stéphanie Roucou, usagère des services de « santé psychique », ouvre l’article qu’elle consacre à l’expérience qui lui a permis de faire reconnaître sa qualité d’expertise, puis son intégration au Centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé pour la recherche et la formation en santé mentale (CCOMS). Son récit met à la fois l’accent sur ce qu’elle a pu apporter comme aide aux personnes qu’elle a croisée ainsi que sur le bénéfice qu’elle en a elle-même tiré : rupture de l’isolement, réappropriation du pouvoir d’agir et du droit de parler. Quant aux usagers, Patrick Le Cardinal et al. notent au moins trois apports du travail pair, transmettre de l’espoir et des perspectives, mieux faire le lien entre usagers et équipes soignantes, aider les usagers à retrouver du contrôle sur leur rétablissement. D'une façon plus générale, le récent rapport de la Commission de la santé mentale du Canada intitulé « Le soutien par les pairs : une nécessité » (2016) évalue positivement les impacts des programmes de travail pair : quels que soient les champs d’intervention, il facilite l’insertion professionnelle, l’accès aux droits, l’accès aux soins, etc.   

Et en France ?

Né aux États-Unis, fortement implanté au Canada, le travail pair est arrivé tardivement en France. Sous l’influence d’associations de patients, la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées permet la création de groupes « d’entraide mutuelle ». Elle incite au travail pair dont le principe peine à se diffuser dans d’autres secteurs et, aujourd’hui encore, celui-ci se développe surtout par le biais de programmes pilotes, notamment sur la question du logement. Outre les précurseurs, comme MARSS, on peut citer les projets innovants financés depuis 2013 sur appel à projets par la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement, le programme pilote « Médiateurs de santé/pairs » porté par le Centre collaborateur OMS pour la recherche et la formation en santé mentale (CCOMS), à Lille, ou encore « Un chez soi d’abord », piloté par le délégué interministériel pour l’hébergement et l’accès au logement. Le rapport d’évaluation de ce dernier programme indique que pour développer le travail pair, il est nécessaire de mieux valoriser le savoir expérientiel qui peine à se faire reconnaître dans un contexte professionnel où la formation initiale est la seule légitime. En outre, la place des pairs, qui sont en situation de médiation entre les intervenants professionnels et les bénéficiaires, n’est pas toujours aisée à trouver et varie souvent d’une personne à une autre. C’est l’une des raisons, soulignées par l’ensemble des acteurs, qui rend aussi nécessaire le travail amont d’information, de préparation et de formation des pairs.