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Quel projet de société se cache derrière le revenu universel ?


Ludovic Viévard | 14 avril 2016 | Mots-clés revenu garanti droits pauvreté économie | Fils rouges conflits de normes

Dans le rapport Travail, Emploi, Numérique, les nouvelles trajectoires qu’il a remis le 6 janvier 2016 à Myriam El Khomri, le Conseil national du numérique (CNNum) propose « d’éclairer et expertiser les différentes propositions et expérimentations autour du revenu de base ». Le principe d’un revenu universel, versé à tous sans condition ni contre-partie, fait son chemin, et sort aujourd’hui du cercle restreint des théoriciens pour gagner le grand public. Mais quels desseins sert-il ? Si la question a du sens, c’est que l’on peine à voir ce qui rassemble autour de cette idée des personnalités politiques aussi différentes que Christine Boutin, José Bové, Frédéric Lefebvre ou encore Arnaud Montebourg. Sans doute, alors, faut-il accepter qu’un mécanisme similaire serve des objectifs différents, voire antagonistes.

De fait, parmi les nombreux soubassements théoriques de cette idée on en trouve au moins deux d’inspirations divergentes. Pour la gauche libertaire et les mouvements décroissants, le revenu universel est d’abord un moyen de transformer la société. Il s’agit de reconnaître l’apport légitime de tous à la société, en dehors même de leur participation à l’emploi, et d’accorder plus de place à l’engagement bénévole, à l’éducation des enfants, d’accroître l’accès des jeunes à la formation, etc. C’est aussi une façon de lutter contre la pauvreté et pour la dignité des personnes : chacun a les moyens de vivre, sans que ceux-ci soient considérés comme un effet de la solidarité dont la perception est parfois stigmatisante (du « filet de sécurité » à « l’assistanat ») car assimilée à une incapacité. Pour tout un courant libéral, le revenu universel est un moyen de mettre l’État-providence à distance et de simplifier les systèmes d’administration des indemnisations et d’accompagnement des plus fragiles. Plus besoin d’un État social, puisque tout le monde serait désormais traité à la même enseigne, ceux vivant du revenu universel et ceux qui le cumuleraient avec les revenus du travail. Un système simple et efficace.

Alors, le revenu universel, projet social ou libéral ? C’est le montant préconisé qui fait toute la différence ! Pour les partisans d’un projet social, le niveau de revenus assuré doit être supérieur au seuil de pauvreté. C’est à la condition qu’il permette de vivre dignement, et à cette condition seulement, qu’il peut être vu comme un levier de justice sociale. Surtout pas répondent les partisans d’un projet d’inspiration libérale ! Un montant trop élevé aurait pour effet de désinciter au travail. Mais, leur rétorquent les premiers, comme André Gorz, « un revenu de base inférieur au minimum vital [forcerait] les chômeurs à accepter des emplois au rabais,  pénibles,  déconsidérés ». Il ne serait qu’un moyen de « subventionner ces emplois en permettant le cumul d’un revenu social de base insuffisant pour vivre avec un revenu du travail également insuffisant ». Alors, comme le souligne Evgeny Morozov, il servirait l’uberisation de la société. 400, 450, 600 et jusqu'à 850 euros sont parfois proposés. Mais qu'on ne s'y trompe pas, dernière ces chiffres, ce sont des projets de société différents qui s'esquissent. Aussi la question de savoir par qui et comment ces seuils doivent être fixés est-elle capitale !