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Quelles régulations du religieux ?


Sylvie Mauris-Demourioux | 2 août 2016 | Mots-clés minorité / majorité diversité citoyenneté laïcité | Fils rouges conflits de normes

Comment les démocraties occidentales répondent-elles à la diversification religieuse et spirituelle de leur population ? Comment abordent-elles la résurgence dans leur espace public d’un religieux sous des formes conservatrices ?  Comment ces évolutions reconfigurent-elles les rapports entre religion et politique ?

Publié avec le soutien de la Société académique de Genève et de la Faculté autonome de théologie protestante de l’Université de Genève, Réguler le religieux dans les sociétés libérales croise sur ces questions les analyses de chercheurs en éthique, sociologie, droit, sciences politiques et sciences religieuses et met en regard la diversité des postures adoptées en Europe et au Canada.

Le modèle traditionnel de régulation du religieux - issu des traités de Westphalie de la fin du XVIIème siècle ayant mis fin à la guerre de trente ans entre catholiques et protestants- confiait à l’État-nation la charge de la régulation du religieux sur son territoire, au détriment de l’Église. Prônant le partage strict des sphères publique et privée, ce modèle impliquait in fine la relégation du religieux à l’espace privé. Or, la multiplication des revendications, débats et conflits autour de la place du religieux dans l’espace public, dans l’ensemble des démocraties occidentales, montre que les lignes entre religions et pouvoirs publics chargés de leur régulation bougent fortement.

 Les contributions mettent en avant plusieurs facteurs de déséquilibre. Ainsi, le recul de l’État providence a conduit les acteurs confessionnels à investir le champ social et œuvrer auprès de certaines populations délaissées par les pouvoirs publics ou difficilement atteignables. Très marquée dans certains pays européens, cette évolution est perceptible en France. Elle appelle à reconfigurer les rapports entre acteurs publics et religieux. De plus, la reconnaissance officielle de cet engagement, ou son absence, est source de nouvelles disparités entre acteurs religieux et induit en retour de nouveaux modes d’engagement en quête de ce statut privilégié.  

De même, la diversification des appartenances confessionnelles et pratiques spirituelles déstabilise l’équilibre entre religions majoritaires reconnues et politique. Elle contribue à brouiller les normes régissant l’espace public,normes élaborées en un temps où cette pluralité n’existait pas. Pour Irène Becci, qui observe concrètement la régulation du religieux au sein des prisons anglaises et suisses, les pouvoirs publics ont le choix entre « renforcer la régulation de la religion pour mieux contrôler la pluralité religieuse et la réinscrire dans un projet de cohésion sociale, ou alors privilégier l’idée de liberté de conscience et de religion et favoriser la dérégulation de la religion ». Ainsi, l’Angleterre, après avoir veillé à assurer un égal traitement des besoins religieux et une égalité de représentation, utilise finalement le religieux comme un facteur de normalisation et de sécurisation face aux potentielles dérives extrémistes, notamment au regard de l’islam. De son côté, la Suisse demande à ses aumôneries d’évoluer vers de l’accompagnement spirituel. Elle se détache ainsi des logiques sécuritaires pour garantir la liberté religieuse. Pour autant, Matteo Giani montre comment la régulation de l’islam au sein de la société suisse échappe à ce mouvement de dérégulation et obéit à une tentation sécuritaire au détriment d’une égalité de citoyenneté. Ce faisant, un glissement s’opère de la régulation du religieux à la régulation des populations religieuses immigrées. Collectivement, la régulation relève de logiques de sécurisation et d’invisibilisation sociale des pratiques (comme l’interdiction des minarets). Individuellement, l’intégration obéit à une injonction d’adaptation aux normes et valeurs de la culture dominante. Il pointe à quel point cette conception hégémonique, « assimilationniste » de l’intégration « se révèle être une manière d’imposer une conception figée, apolitique des valeurs communes qui doivent structurer le périmètre d’un projet collectif ». Or, sans remettre en cause les principes supposés universels des démocraties occidentales, l’inclusion suppose une renégociation collective de la manière dont ces principes s’incarnent concrètement dans des normes et valeurs particulières.Inclure suppose une participation effective des minorités à la (re)définition de cet universel concret régissant la vie collective. C’est exactement à cela que sont confrontés les juges face aux demandes d’accommodement religieux : comment prendre en compte le point de vue subjectif d’un individu revendiquant une norme minoritaire pour dire le droit ? Loin d’une simple question juridique, cette prise de position est éminemment politique. Comparant les postures opposées des juges français et canadiens, Éléonore Lépinard met en évidence, au-delà des contextes législatifs et constitutionnels, comment le juge canadien intègre, par un effort d’imagination, la posture minoritaire pour examiner en quoi elle met en danger concrètement l’ordre public ou porte atteinte à l’exercice des libertés fondamentales des uns et des autres. Cette démarche a ainsi abouti à autoriser un élève sikh à porter son coutelas traditionnel en classe, le juge ayant estimé que les conditions du port de cette arme ne la rendent pas plus dangereuses que bien d’autres objets présents à l’école (ciseaux, battes…). Le danger supposé ne justifiait donc pas une atteinte à la liberté religieuse.

Pour François Gauthier et Diletta Guidi, ces revendications de visibilité identitaire doivent beaucoup à la prégnance de l’idéologie néolibérale et l’essor du consumérisme. Loin de la résurgence ou de la résilience de pratiques traditionnelles, la mise en visibilité de l’appartenance confessionnelle serait plutôt un moyen de se définir comme croyant et moderne : « Dans la plupart des métropoles des pays à majorité musulmane tout comme dans les diasporas issues de l’émigration en Occident, il semblerait que se définir « musulman » passe d’abord et surtout par la visibilisation de cette identité ». L’émergence du port du voile, du halal ou d’une mode « islamique » font en fait partie « d’un phénomène plus vaste de recomposition de l’islam dans le sens de l’expressivité et du comportement éthique – « charia compatible » - typique d’un « islam de marché » ». Concilier islam et modernité passe par l’adoption d’un style de vie islamique dans lequel la consommation et les façons de consommer sont « porteurs d’une signification religieuse ». L’économie est devenue une puissance structurante de nos sociétés et participe désormais de la régulation du religieux au côté de l’État.  

Hors des cadres institutionnels définis, de nouvelles formes de régulation émergent, de nouveaux acteurs sont impliqués. Ce qui est régulé, « le religieux » bouge. Cet ouvrage invite à une lecture transversale de ces enjeux mais aussi à une réflexion sur la singularité française à plusieurs égards. Il souligne aussi l’importance d’approcher ces questions en saisissant la pluralité des mobilisations du religieux, des tensions engendrées, la pluralité des subjectivités afin que les réponses politiques soient à la hauteur des enjeux d’inclusion.