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Quels modèles de société pour réduire nos fractures sociales ?


Ludovic Viévard | 12 janvier 2017 | Mots-clés cohésion sociale représentations prospective | Fils rouges conflits de normes

Dans Lignes de faille Une société à réunifier, France Stratégie dresse le constat d’une société fracturée, minée par le pessimisme des citoyens et leur défiance face à des institutions qui ne jouent pas leur rôle.  En proposant de revoir en profondeur notre modèle de société, les auteurs esquissent des pistes de transformations. Mais attention, si changer de modèle peut paraître séduisant, ceux qu’on pourrait lui substituer présentent eux-mêmes des fragilités.

Une société fracturée et anxiogène

Le rapport propose une démarche intéressante : évaluer les écarts entre perceptions et réalité de la société. À partir d’enquêtes d’opinions, il commence ainsi par rendre compte des représentations qu’ont les Français de six grandes fractures identifiées (revenus, emploi, dynamique sociale, génération, territoire et origine), et met en regard de ces données des éléments d’objectivation. Le bilan fait ressortir l’inquiétude et le pessimisme des Français. Dans la plupart des cas, la situation représentée est pire que celle mesurée et, souvent, les représentations des Français sont plus pessimistes que celles de leurs voisins. Par exemple, ils ressentent très fortement une aggravation de la précarité et des écarts entre riches et pauvres, alors que la France est l’un des pays les moins inégalitaires et où la protection sociale est forte.

Des institutions qui ne jouent plus leurs rôles

Pour expliquer ce pessimisme, le rapport pointe une crise de confiance entre les Français et les institutions, privées comme publiques (de l’entreprise aux services publics, en passant par les élus). L’école, en particulier, ne joue plus le rôle intégrateur qui avait présidé à sa refondation, au 19e siècle. De plus en plus inégalitaire, elle est perçue comme un obstacle à la réussite de ceux qui ont un moindre capital social et culturel. Quant à l’État-Providence, autre grand marqueur de l’identité nationale et levier de cohésion, il est considéré comme défaillant et non soutenable. Insuffisamment protecteur pour certains, il est coûteux pour les autres, mal géré et toujours orienté vers les mêmes bénéficiaires. In fine, son poids pèserait sur la compétitivité, freinant la création de richesses. Le rapport apporte également quelques éléments d’éclairage sur la déprise du sentiment de solidarité des Français. Il évoque une fracture générationnelle mais aussi la thèse de l’existence d’un « dilemme progressiste » selon laquelle plus une société fait de place à la différence culturelle de ses membres plus elle a du mal à maintenir un haut niveau de solidarité, au motif que pour « être ou rester généreux avec ses concitoyens, il faut pouvoir implicitement se reconnaître en eux ».

Revoir notre façon de faire société

La dernière partie envisage les solutions. C’est le point clé du rapport mais on y cherchera en vain l’esquisse de politiques publiques opérationnelles. Si les auteurs pointent les écueils à éviter de la « vanité technocratique » à « l’impasse identitaire », en passant par « la dérive clientéliste » ou « l’illusion autoritaire », ils se situent davantage dans un exercice de prospective en formulant des orientations de principe (ou « idéalitypiques ») permettant de réviser notre modèle de société.

  • Dans le premier modèle, qu’on pourrait qualifier de libéral, il s’agit de prendre acte de la société des individus. L’État demeure garant de l’application des règles communes et de la solidarité, mais se fait moins interventionniste de façon à favoriser la liberté et l’autonomie des personnes. « Un tel modèle impliquerait une diminution sensible du rôle normatif de la loi au profit d’une liberté contractuelle accrue en matière, par exemple, de durée du travail ou d’âge de la retraite ».
  • La seconde orientation prend acte du poids croissant des territoires et des logiques de proximités. « Ayant vu ses prérogatives réduites à la fois par la mondialisation de l’économie, par la construction européenne et par la décentralisation, l’échelon national ne serait plus, selon cette lecture, le meilleur cadre pour faire vivre les solidarités sociales dont la France a besoin ». Il s’agirait alors d’inaugurer une nouvelle étape dans la décentralisation et, « au nom du principe de subsidiarité, le rôle de la norme pourrait être révisé en sorte de donner plus de capacité d’initiative aux acteurs territoriaux, sociaux et citoyens ».
  • La troisième option rompt avec les deux premières qui visaient l’adaptation « du cadre républicain aux aspirations contemporaines des citoyens ». Il s’agirait au contraire de réaffirmer la légitimité de l’État et de refonder son autorité « tant vis-à-vis des collectivités territoriales, dont les responsabilités seraient plus strictement encadrées, qu’à l’égard des intérêts économiques ou encore des partenaires sociaux, […]. De là suivrait une redéfinition de la hiérarchie des normes qui donnerait, de façon générale, la priorité à la norme politique nationale sur les normes locales et sur les aménagements proposés par les acteurs sociaux ».

Ces trois orientations, fortes, ne sont pas sans risques. Risques, d’ailleurs, que le rapport pointe soigneusement. Il n’est ainsi pas exempt d’une certaine ironie, lui qui cherche à réduire les fractures de la société française par l’adoption de nouvelles normes elles-mêmes porteuses de risques non négligeables de fractures… Il est cependant intéressant de constater qu’une grande institution publique comme France Stratégie ouvre un espace de discussion autour de la refonte de notre modèle de société. Si l’histoire longue dans laquelle ce dernier s’enracine doit être reconnue comme un gage de stabilité, il serait dangereux de s’en servir comme d’un bouclier derrière lequel se retrancher pour refuser toute transformation.