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Qui sont (vraiment) les musulmans de France ?


Ludovic Viévard | 30 septembre 2016 | Mots-clés statistique communauté | Fils rouges conflits de normes

Paru en septembre 2016, Un islam français est possible, a été réalisé par Hakim El Karoui pour l’Institut Montaigne, à partir de données recueillies par IFOP.  Pour l’auteur, ce travail répond à la nécessité de mieux connaître les musulmans français. C’est donc un portrait que celui-ci entend brosser, pour savoir qui sont les musulmans de France, avant de faire des propositions pour mieux intégrer les musulmans au « corps social ».

Des « silencieux » aux « autoritaires » : les musulmans sont divers et fragmentés

Une des parties, la plus commentée depuis la parution du rapport, s’intéresse à la « typologie des musulmans selon leur religiosité ». Il s’agit de classer différents groupes sur une échelle allant des plus modérés aux plus autoritaires, échelle proportionnelle à l’adhésion des individus aux valeurs républicaines. Un premier classement propose six catégories de musulmans constituant trois groupes. Le premier rassemble 46% des musulmans « totalement sécularisés soit en train d’achever leur intégration dans le système de valeurs de la France ». Ils sont la « majorité silencieuse », croyants et pratiquants, mais ne portent pas de revendications religieuses et considèrent que la « loi de la République passe avant la loi religieuse ». Les 25% de musulmans qui composent le second groupe revendiquent une fierté musulmane et « la possibilité d’exprimer leur appartenance religieuse dans l’espace public ». Ce sont les « conservateurs ». Acceptant la laïcité et rejetant le niqab, ils expriment une forte religiosité, y compris au travail. Quant aux 28% de musulmans « autoritaires » du troisième groupe, ils « ont adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République ». Jeunes, peu qualifiés, peu insérés et vivant souvent dans les « quartiers populaires », ils ont une pratique identitaire de l’islam s’affirmant en marge, voire contre la République.

Fait-on dire aux musulmans ce qu’ils ne disent pas ?

Ce tableau des musulmans de France a été différemment reçu. Au-delà des récupérations et des inquiétudes qu’il a suscitées, plusieurs critiques de fond ont été formulées contre la méthodologie de l’enquête. Dans « Arrêtons de faire dire aux musulmans ce qu’ils ne disent pas », paru dans Le Monde, Patrick Simon, chercheur à l’Institut national d’études démographiques (INED) et notamment en co-directeur de l’étude Trajectoires et Origines 2016, a en effet émis un ensemble d’objections. L'une, en particulier, vient de ce que 155 personnes de culture musulmane mais qui ne se déclarent pas croyantes ont été intégrées au panel. Or, si 30% des musulmans pratiquants sont classés par l'enquête dans le groupe "autoritaire", c'est aussi le cas de 21% de ces 155 personnes non croyantes. Ce résultat interroge et aurait pu être éclairé si l’enquête avait inclus un groupe témoin, permettant de valider que les valeurs auxquelles sont supposé se heurter les musulmans « autoritaires » sont effectivement adoptées par la culture dominante, et jusqu’à quel point. Or, précisément, plusieurs enquêtes montrent que les clivages sont parfois plus larges, ou trans-religieux, opposant ceux qui ont une forte religiosité à ceux qui sont athées ou de faible religiosité. Autrement dit, le rapport de l’Institut Montaigne ferait implicitement passer pour une spécificité liée à l’islam une inversion de la hiérarchie des normes (lois de la République / commandements religieux), laquelle est davantage un trait partagé par l’ensemble des conservateurs, quelle que soit leur religion. En conclusion de son article, Patrick Simon estime que « cette méthode construit artificiellement l’altérité des musulmans en inventant un refus des normes communes, alors que c’est plutôt de la pluralité des normes en France qu’il faudrait parler ».