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Regards internationaux sur la coproduction des services publics


Sylvie Mauris-Demourioux | 22 novembre 2016 | Mots-clés Europe / international capabilités coopération politiques publiques engagement société civile | Fils rouges citoyenneté

Une semaine pour donner à voir ce qui bouge dans les services publics, rencontrer les fonctionnaires et services qui innovent. Voilà ce que propose cette troisième édition de la semaine de l’innovation publique qui met plus particulièrement l’accent sur le dialogue et la coopération entre professionnels de l’action publique et citoyens. Si de nombreuses initiatives visent à améliorer le service rendu aux usagers, d’autres appellent à une innovation partagée : débutant par une conférence sur la co-construction des politiques publiques, la semaine se poursuit par un hackaton santé à Lyon,  une cartographie participative du territoire à Nancy,  les regards des lycéens de Papeete sur l’innovation en milieu scolaire, la démarche d’itinérance de l’Observatoire de l’Implicite soutenue par l’Institut des Territoires Coopératifs, etc. 

Impliquer les citoyens et les professionnels du secteur public dans la conception ou la délivrance de services publics aurait de multiples vertus : une meilleure adéquation des services aux attentes et besoins, une responsabilisation des usagers sortis de leur rôle de « consommateurs », une réponse possible face aux mesures d’austérité affectant les  dépenses publiques ainsi qu'à la remise en cause de la légitimité de la puissance publique et du marché pour penser/produire les services. Théorisée dans les années 80, les pratiques existantes de coproduction n’ont pas alors induit de changement de paradigme dans la conduite de l’action publique... jusqu’à leur « redécouverte » depuis une décennie. De nombreuses expérimentations et réflexions se mettent en place à l’échelle européenne et internationale.

En témoigne la démarche Lab Connections initiée par l’EU Policy Lab. En octobre dernier, fonctionnaires européens, équipes d’administrations nationales et laboratoires d’innovation publique se sont retrouvés pour réfléchir aux approches participatives dans l’élaboration des politiques publiques européennes. En amont, un recensement des laboratoires d’innovation publique en Europe a permis d’avoir une vue d’ensemble et de dresser un premier portrait de ces structures : au-delà de leur diversité (échelle territoriale de référence, ancienneté, organisation…), elles partagent une approche généralement expérimentale et systémique centrée sur l’usager et sont rarement spécialisées sur une thématique, sauf cas particuliers comme la Fabrique de l’hospitalité à Strasbourg (amélioration du parcours de soins au sein du CHU). Leur existence est particulièrement dépendante des coupes budgétaires et des changements politiques. Le rapport pointe aussi l'isolement relatif dans lequel travaille chaque structure loin de ses congénères, même si des tentatives de coopération émergent. 

L'initiative de l'Institut International des Sciences administratives, dont la vocation est d'améliorer les sciences administratives et la bonne gouvernance, relève de cette dynamique : développer une plateforme de réflexion international (Europe, USA, Afrique) et au long cours sur le thème de la coproduction. S’adressant tant aux chercheurs qu’aux praticiens, le numéro spécial sur la coproduction des services publics, fruit de ces échanges, propose ainsi de « faire la lumière sur la théorie, la recherche et la pratique actuelles dans la coproduction ».  Effectivement, la lecture de ces travaux donne une vision synthétique des débats autour de ce concept et de son interprétation et éclaire des angles encore peu étudiés comme celui de la motivation des citoyens. Qu’est ce qui pousse un citoyen à s’impliquer ? Quels leviers les pouvoirs publics pourraient mobiliser pour susciter cette participation ? Analysant différentes expérimentations en Europe et aux USA (en matière de sécurité, santé, enseignement, voirie et propreté, médiation…),  les chercheurs mettent à jour plusieurs facteurs, à côté de ceux déjà bien identifiés comme les caractéristiques socio-économiques ou l’importance des réseaux. Tout d’abord, l’importance des caractéristiques individuelles comme la compétence civique (entendue comme capacité  à accomplir des tâches politiques ou publiques qui ont un impact sur sa vie), la représentation qu'à l'individu de son rôle de coproducteur et de sa marge d’action, la légitimité reconnue aux acteurs traditionnels. En matière de coproduction collective, cette dernière "sera d’autant plus populaire, quelle que soit la question traitée, que les citoyens ont le sentiment qu’ils peuvent faire avancer les choses (« auto-efficacité politique»)".  Deuxièmement l’influence de la structuration spatiale et du capital social des quartiers sur l'implication de ses habitants et la mise en place d'une dynamique vertueuse. D'où un biais à ne pas oublier : les territoires les plus engagés dans la coproduction sont bien souvent les plus favorisés par ailleurs. Un biais similaire à celui des politiques d'activation de l'emploi souligné par des travaux sur les Pays-Bas : ce sont finalement les individus dotés d’un certain niveau de confiance et de contrôle qui vont être motivés pour participer à ces démarches, laissant donc de côté les personnes plus vulnérables. Une limite donc similaire aux politiques plus traditionnelles de retour à l’emploi qui tendent à sélectionner les personnes les plus susceptibles de retrouver un emploi. En la matière, la coproduction n'est pas forcément la solution miracle.