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Rénovation urbaine et séparation sexuée des espaces domestiques


Dans ce billet, il va être question de la présence de cuisines ouvertes dans les nouveaux logements sociaux. L’article intitulé « Troubles à l’ordre privé. Les classes populaires face à la cuisine ouverte » (Actes de la recherche en sciences sociales, n° 215, 2016), issu d’une enquête ethnologique au long cours menée dans le quartier des Minguettes, à Vénissieux. Le sociologue Pierre Gilbert montre que la stratégie des opérateurs de la rénovation urbaine dans l’agglomération lyonnaise pour attirer les classes moyennes se concrétise, entre autres, par des logements neufs dont la conception peut heurter les ménages des classes populaires. Précisément, l’aménagement sous forme de cuisine ouverte, sans cloison entre cuisine et salon, permet mal de ménager des espaces de sociabilité masculins/féminins au sein des logements. Cela heurte plus particulièrement des ménages maghrébins ou d’origine maghrébine très présents dans le quartier enquêté. 

Des appartements neufs avec cuisine ouverte largement rejetés par les ménages

Parmi les transformations provoquées par la rénovation urbaine, l’introduction dans les logements neufs d’une cuisine ouverte est pour les habitants un sujet de préoccupation et de tension. L’enquête — appuyée sur plus de 50 entretiens approfondis — montre que cet agencement suscite un rejet massif. Rappelons que depuis des années déjà, la cuisine ouverte, initialement adoptée par les classes moyennes cultivées — on parlait au départ de cuisine américaine — est préférée par la majorité des Français — entre 55% et 70% selon les sondages — à la cuisine fermée. Idéalement elle est équipée d'un îlot central et d'un coin repas. Or l'enquête indique que lorsque le ménage découvre, lors de la visite de l’appartement neuf, la présence d’une cuisine ouverte, la réaction la plus fréquente est le refus de s’y installer. Certains ménages qui résidaient dans le quartier demandent une mutation dans un logement social ancien des Minguettes. D’autres s’y installent, mais réalisent des travaux d’aménagement pour masquer la cuisine depuis le salon. Seule une minorité de ménages adopte vraiment la cuisine ouverte et y voit une forme de promotion sociale. Selon Pierre Gilbert, cette « résistance » atteste la persistance de styles de vie populaires face à l’injonction des bailleurs à se convertir à un « nouveau mode d’habiter » qui correspond aux standards des classes moyennes.

Un rejet surtout motivé par des normes de sociabilité : la cuisine ouverte empêche la séparation sexuée de l’espace domestique (cuisine/salon) 

Les entretiens font apparaître plusieurs raisons à ce rejet : l’absence de séparation entre la cuisine et le salon favorise la circulation des odeurs, empêche d’avoir un « espace à soi » et complique les pratiques de sociabilité fondées sur la séparation des espaces entre les sexes. « Les milieux populaires partagent une conception relativement rigide de la séparation entre les pièces du logement, davantage que dans les classes moyennes et supérieures. Les visiteurs (hormis les plus proches) sont accueillis presque exclusivement dans le salon, la cuisine étant réservée aux repas quotidiens et familiaux. En continuité avec la fonction historique de cet espace, ce style de vie renvoie à une conception de la cuisine comme un espace avant tout féminin, mais aussi relevant du domaine du sale et devant rester caché aux yeux extérieurs. » (P. Gilbert)

Sur le fond, un espace ouvert contrarie la volonté de séparer des espaces, où les femmes d’un côté, les hommes de l’autre peuvent discuter dans un entre soi masculin ou féminin. C’est embêtant ! Quand l’homme rentre avec des amis, si la femme est dans la partie cuisine de la pièce, il va devoir aller dans une chambre alors qu’il utiliserait le salon si ce dernier était fermé. L’absence de mixité des espaces peut d’ailleurs être souhaité par les deux sexes, comme l’atteste cet extrait d’un entretien avec deux femmes :  

[Nadia] "Les femmes à part, les hommes à part."


[Son amie] "C’est parce qu’on est mieux entre nous [rires]. Dans n’importe quelle culture, hein, musulman, pas musulman, on est beaucoup plus à l’aise quand y a des discussions de femmes que, y a certains sujets qu’on peut pas aborder devant des hommes, ça c’est clair. Et vice versa. Vous allez écouter la discussion dans un groupe d’hommes, et écouter la discussion dans un groupe de femmes, y a des discussions, c’est pas compatible, c’est pas possible. Donc nous, on se lâche plus [davantage] quand on est que entre femmes, ça c’est clair."

[Nadia] "C’est pour ça, les gens, ils demandent que ce soit un peu la salle à manger fermée et la cuisine séparée aussi, comme ça, ça peut... Ouais, ça permet de rester entre femmes d’un côté, et entre hommes de l’autre."


Les bailleurs sociaux ont-ils raison de diffuser les normes des classes moyennes ? Jusqu’où « imposer » la mixité de genre ?

Les constructeurs et les bailleurs choisissent ce mode de conception des appartements pour deux raisons : réduire la surface des logements neufs et donc les coûts ; et séduire les habitants qui d’ordinaire évitent le quartier. Des cuisines ouvertes ainsi que la présence de duplex dans une résidence neuve rapprochent les logements sociaux du standing du reste de l’agglomération. Ces logements seraient même, selon Pierre Gilbert, le principal outil de la politique de rénovation urbaine, qui doit permettre, au nom de la mixité sociale, l’installation de classes moyennes dans ces quartiers très populaires (cette politique est assumée depuis des années par la Métropole de Lyon). Le chercheur tend à critiquer ce choix parce qu’il provoque "un processus d’acculturation accélérée chez une partie des habitants et exacerbe les clivages internes à la population des cités HLM". Plusieurs questions se posent néanmoins : cette stratégie d’acculturation est-elle souhaitable, dès lors qu'elle ferait évoluer les mentalités et les pratiques dans le sens de la mixité hommes/femmes, au-delà des espaces domestiques, dans les espaces publics ? Alors qu’il est observé que dans les quartiers en politique de la ville les femmes sont parfois exclues de certains espaces publics et reléguées à l’espace privé (voire un précédent billet « Des collectifs de femmes se mobilisent contre la masculinisation des cafés et des espaces publics »), est-il justifié que l’action en faveur de la mixité de genre s’étende jusqu’aux cœur de l’intime, à savoir les logements ? On pourrait avoir deux lectures : selon la première, la puissance publique n'a pas à imposer aux classes populaires les normes des classes dominantes, et décider quels sont les "bons" modes de sociabilité ; selon la seconde, le choix des acteurs de la rénovation urbaine en faveur de la cuisine ouverte est doublement judicieux : en contribuant à attirer les petites classes moyennes dans des quartiers qui les avaient perdues on obtient une certaine mixité sociale qui, bien accompagnée par les acteurs publics, pourrait avoir des impacts positifs (via la mixité scolaire notamment) ; en acculturant des ménages à des sociabilités moins genrées voire moins imprégnées de culture patriarcale, on limitera à l'avenir les phénomènes d'assignation.