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TAPAJ : l’emploi inclusif pour ceux qui vivent au jour le jour.


Pierre Grosdemouge | 6 septembre 2016 | Mots-clés pauvreté vulnérabilité économie | Fils rouges emploi & insertion

Venue du Québec, l’idée de proposer un emploi salarié à la journée aux personnes dont la vie est particulièrement déstructurée (par l’errance, les addictions) fait son chemin en France. Après une expérimentation très positive à Bordeaux, le dispositif est expérimenté dans douze nouvelles villes, et dix autres se sont d’ores et déjà portées candidates. 

Un travail payé à la journée pour reprendre pied ?
Les premières marches du retour à l’emploi sont parfois particulièrement hautes pour les personnes dont l’existence est marquée par une extrême précarité : entretien d’embauche, rédaction de CV, évaluation de compétences sont autant de formalités qui font obstacle pour ceux qui n’ont parfois pas ou plus de justificatifs administratifs voire de papiers d’identité.

L’association québécoise « Spectre de Rue » qui intervient depuis les années 1990 auprès de jeunes urbains en grande précarité expérimente depuis 2000 un changement d’approche. Il s’agit de leur permettre de reconstruire un lien avec le travail qui soit une alternative aux revenus de la rue (prostitution, deal, mendicité…), par une action adaptée à leur réalité : un manque de qualification, une difficulté à se projeter dans la longue durée, des addictions qui altèrent le rapport au temps, une angoisse face aux démarches administratives…
L’association propose donc un Travail Alternatif Payé à la Journée (TAPAJ). La décision de travailler peut être prise dans la journée, et le travail commence immédiatement. Les formalités sont réduites au minimum et le salaire est versé dès le terme de la journée ou demi-journée de travail. Les taches effectuées ne demandent ni qualification particulière, ni régularité. L’association insiste sur leur dimension concrète et utile au voisinage, à la communauté : il peut s’agir de travaux de nettoyage, de rénovation et d’embellissement du quartier, de services au riverains…
Au cours de cette expérience, les jeunes retrouvent la possibilité de gagner un revenu, en complément voire en substitution de leurs autres activités, ainsi que le sentiment de leur utilité. Ils sont en relation avec d’autres « tapajeurs », améliorent leur lien avec les autres usagers du quartier et sont en contact avec les accompagnants. Progressivement, ils peuvent engager diverses démarches d’insertion sociale (santé, logement, administration, désintoxication…).

Présentations vidéo de la démarche québécoise par Spectre de Rue :
« TAPAJ 2002 » : https://www.youtube.com/watch?v=GDuW3Z0ON68
« Video sur Tapaj en 2006 » : https://www.youtube.com/watch?v=z8v1bcnymaw

TAPAJ en France : essaimage rapide, et première évaluation.
 
Ce dispositif d’insertion sociale et professionnelle a été expérimenté à partir de 2013 par le Comité d’Etudes et d’Information sur la Drogue (CEID) de Bordeaux, dans le cadre de « l’insertion socio professionnelle des usagers de drogues ».
Les éducateurs de rue du CEID ont diffusé le dispositif auprès de la population de jeunes errants, âgés de moins de 25 ans et ne pouvant prétendre au RSA. L’université de Bordeaux a été chargée par la MILDECA (Mission Interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives) d’en effectuer l’évaluation. Sur une population évaluée à 150 personnes environ, 35 ont participé à TAPAJ en 2014. 45 % des jeunes ont pu trouver une sortie positive à l’issue du programme (formation qualifiante, travail à temps plein ou partiel). Ce résultat est très supérieur à de nombreux dispositifs d’insertion classiques malgré un public bénéficiaire très marginalisé. L’évaluation québécoise du dispositif (2015 ), très positive, souligne que certains défis restent à relever, notamment en terme de diversité de l’offre de travail proposée et de maintien du lien avec les jeunes tout au long de l’année.

D’un point de vue juridique, cette forme de salariat inclusif s’est avérée complexe à mettre en œuvre : Jean-Michel Delile, psychiatre et directeur du CEID, rappelle la difficulté de « monter ce dossier, en terme juridique, administratif, de droit du travail. Deux ans de gestation, au terme desquels nous avons réussi un montage en nous adossant à une association de réinsertion sociale qui pouvait faire des contrats aux jeunes, ainsi qu’à un partenariat entre le CEID, la Ville de Bordeaux et des entreprises publiques ou privées. C’est d’abord la mairie qui a proposé de faire travailler les jeunes salariés . »
Pérennisation
Le projet TAPAJ a été pérennisé à Bordeaux, mais surtout inscrit au plan ministériel de lutte contre les drogues. Il a désormais vocation à être déployé dans toutes les communes de France dans le cadre de la lutte contre les addictions. Afin de sécuriser ce déploiement, le montage juridique est clarifié. TAPAJ s’appuie sur le partenariat entre :
- Une structure médico-sociale (CSAPA ou CAARUD)
- Une association intermédiaire (structure de l’insertion par l’activité économique) qui est l’employeur juridique des jeunes
- Une entreprise ou un service public auprès desquels les jeunes sont mis à disposition
Le jeune est par ailleurs accompagné sur le lieu de travail par un éducateur de la structure médicosociale, ce qui a pour avantage de rassurer à la fois le jeune et l’employeur .
Une « charte TAPAJ » recense les principales modalités de fonctionnement du dispositif et doit être signée par l’association intermédiaire partenaire .
Un comité de pilotage institutionnel présidé par la MILDECA se réunit plusieurs fois par an. Il est composé de représentants de la DGEFP, de la DGCS et de la DGS. Ce comité valide les différentes étapes de l’accompagnement du déploiement de TAPAJ par la Fédération Addiction et suit l’évolution du plan de déploiement de TAPAJ.
Autre facteur de pérennisation, l’expérience bordelaise a permis la création de partenariats nationaux avec de grandes entreprises publiques et privées et leurs fondations, AUCHAN, SNCF, VINCI, ERDF, etc.
La fondation Orange s’implique par exemple le volet numérique du dispositif, en soutenant la création d’un site dédié (tapaj.org) permettant de relayer l’information sur le dispositif et ouvrant un espace d’expression libre aux « tapajeurs ». La fondation projette de recourir au mécénat de compétences pour permettre aux bénéficiaires du dispositif de développer leurs compétences numériques. Une nouvelle phase d’évaluation, nationale, est prévue, en partenariat avec Orange solidarité.

Une douzaine de communes expérimentent à ce jour ce dispositif, et une dizaine d’autres sont candidates pour les prochains mois. L’extension du dispositif en Outre-mer notamment à La Réunion est en projet.