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Un nouveau rapport annuel de référence sur les inégalités mondiales


Aurélien Boutaud | 15 janvier 2018 | Mots-clés pauvreté inégalité statistique économie | Fils rouges chiffres

Voilà quelques années que l’ONG Oxfam nous avait habitué à publier en janvier ses chiffres "coup de poing"  sur les inégalités mondiales. En ce début 2018, c’est le World Inequality Lab (WIL) qui prend le relais en publiant le premier volume de son rapport sur les inégalités. Ce document, qui devrait être actualisé tous les ans, est basé sur une méthodologie novatrice qui combine une multitude de sources de données (notamment fiscales et statistiques) collectées et mises en ligne par plus d’une centaine de chercheurs. Autant dire que ce travail assez impressionnant sera sans doute amené à faire référence en matière d’inégalités mondiales dans les années à venir. Nous en résumons ici quelques éléments en nous concentrant sur la thématique des inégalités de revenus.

Des inégalités internes qui tendent à s’accroître

En matière d’inégalités mondiales, on distingue généralement les inégalités internes (au sein des pays) et les inégalités externes (entre pays et/ou entre individus au niveau mondial). Le premier constat sur lequel insiste le rapport du WIL concerne le niveau d’inégalités internes, qui varie beaucoup d’un pays à un autre. C’est particulièrement vrai lorsqu’on observe la concentration des revenus parmi les plus riches. Le WIL montre en effet que les 10% les plus riches captent environ 37% des richesses en Europe – ce qui est déjà beaucoup – contre 47% au USA et même plus de 50% au Brésil, en Inde ou encore en Afrique Subsaharienne. La barre des 60% est même franchie au Moyen-Orient.

La tendance à la concentration des revenus parmi les individus les plus riches s’est d’ailleurs accentuée à peu près partout dans le Monde au cours des trente dernières années, comme le montre le graphique ci-après. Les auteurs notent au passage que « cet accroissement des inégalités marque la fin du régime égalitariste qui avait pris différentes formes dans ces régions après la seconde Guerre mondiale. » Mais l’Europe parvient semble-t-il à limiter un peu le phénomène, contrairement aux Etats-Unis.

 

La différence entre ces deux régions du Monde (Europe et USA) est encore plus frappante si on observe l’évolution de la répartition des revenus entre le 1% des plus riches et les 50% des plus pauvres. En effet, les courbes représentant la part respective des revenus totaux accaparés par ces deux groupes se croisent aux USA au milieu des années 1990, ce qui signifie qu’à partir de cette époque les 1% des plus riches se mettent à gagner davantage d’argent à eux seuls que les 50% les plus pauvres. Aujourd’hui, les 1% des étasuniens les plus riches captent plus de 20% des revenus, contre seulement 13% pour les 50% les plus pauvres !

Une mondialisation des inégalités

Le cas des USA montre que, depuis les années 1980, la croissance économique a majoritairement bénéficié aux plus riches. Mais qu’en est-il au niveau mondial ? La forte croissance économique au sein des pays émergents – nettement plus forte que celle connue par les pays riches – a-t-elle permis de faire baisser les inégalités mondiales ? En toute logique, c’est ce qui aurait dû se passer. En réalité, ce n’est pas le cas : la part des richesses captée par les 1% les plus riches s’est même accrue tandis que celle des plus pauvres stagnait. C’est donc à une sorte de mondialisation des inégalités à laquelle nous avons assisté : la croissance des 35 dernières années a ainsi très majoritairement bénéficié aux plus riches (dans tous les continents). Mais elle a aussi plus modestement profité aux classes moyennes des pays émergents, qui ont connu de forts taux de croissance. A contrario, ceux qui en ont le moins profité se trouvent au sein des classes moyennes et pauvres des pays riches, qui apparaissent comme les principaux perdants de la mondialisation.

 

De nombreux autres enseignements… et quelques préconisations

Le travail du WIL est loin de se limier à ces quelques éléments sur les revenus. Les masses de données utilisées par les auteurs du rapport ont notamment permis de montrer des évolutions tout aussi préoccupantes concernant le déclin du capital public ou encore la croissance des inégalités de patrimoine depuis les années 1980. Redoutant les effets de ces inégalités à moyen terme, les chercheurs proposent également quelques remèdes parmi lesquels on notera la généralisation (ou le rétablissement) de la progressivité de l’impôt et son indissociable corolaire : la lutte contre les paradis fiscaux. Avant de conclure que « combattre les inégalités existantes et prévenir leur aggravation nécessite des investissements publics dans l’éducation, la santé et la protection de l’environnement. » Malheureusement, « ceux-ci sont d’autant plus difficiles à réaliser que les états des pays riches se sont appauvris et lourdement endettés. »