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Un premier thermomètre de la religion à l'école


Comme nous l’avons vu dans un précédent billet, les statistiques n’apportent que peu d’information sur la place de la religion dans la société française. D’une part parce que les statistiques en la matière sont très strictement encadrées ; mais aussi parce que ces données ne disent bien souvent pas grand chose de l’intensité des croyances, ni même de l’influence que ces dernières peuvent avoir sur les représentations et les comportements. Une récente étude menée en milieu scolaire nous en apprend davantage sur ce point.

Explorer un trou noir : le sentiment religieux à l’école

Menée par le CNRS et Science-Po Grenoble, sous la direction de Sébastian Roché, l’enquête a consisté à interroger 9000 lycéens des Bouches-du-Rhône sur leurs croyances religieuses et leur vision de la société. Un objet d’étude d’autant plus intéressant que, si on en croit une conseillère ministérielle interrogée par l’Obs, « le sentiment religieux des élèves est un trou noir dans l’Education Nationale. »

Premier constat de l’étude : près de 40% des lycéens interrogés n’ont pas de religion. Le catholicisme arrive en tête des religions déclarées, puisqu’elle est revendiquée par 30,4% des lycéens interrogés, contre 25,5% qui se considèrent musulmans – les autres religions concernant environ 5% des élèves. On notera au passage que l’enquête est loin d’être représentative de la réalité nationale, puisque les musulmans représentent largement moins de 10% de la population française. Mais elle semble assez représentative de la France des grandes villes, et apporte de ce fait des éléments d’information intéressants… voire préoccupants.

Le sentiment religieux influe fortement la vision du monde

Ce sont de loin les musulmans qui s’avèrent les plus fervents puisque plus de 90% d’entre eux se déclarent fiers de leur appartenance religieuse – contre moins de 50% des catholiques. 82% des lycéens musulmans déclarent également que la religion est importante ou très importante à leurs yeux, contre seulement 22% des catholiques.

Mais cette appartenance plus ou moins revendiquée et assumée influe-t-elle les comportements et les visions du monde ? C’est sans doute sur ce point que l’enquête apporte l’éclairage le plus important. Ainsi, la théorie de l’évolution n’est admise que par 6% des musulmans et 30% des catholiques ; 72% des élèves musulmans et 48% des catholiques pensent que c’est Dieu qui a créé les espèces vivantes. Le même genre de clivage apparaît sur la place des femmes ou la perception des homosexuels.

L’appartenance religieuse menace-t-elle la laïcité ?

Pus inquiétant encore, l’étude montre qu’une partie des lycéens qui se réclament d’une religion considèrent les textes religieux comme plus importants que les lois républicaines. Ainsi, 68% des musulmans et 34% des catholiques déclarent qu’en cas de conflit entre la loi et leurs principes religieux, ils choisiraient de suivre ces derniers. Pour Sébastian Roché, cela montre clairement que « la religion, surtout lorsque la foi est intense, favorise un plus fort attachement au groupe, une moindre adhésion aux valeurs d’égalité et de liberté de choix, toutes choses qui diminuent le sentiment d’appartenir à la communauté nationale. »   

Comme le soulignent Doan Bui et Nathalie Funès, il n’est pas certain que la mise en place d’un enseignement moral et civique au sein des institutions scolaires, ou encore l’instauration d’une journée annuelle de la laïcité, suffisent à infléchir le processus de fracture identitaire que met en lumière cette étude. 

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Source image : L'Obs