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Une étude qualitative alerte sur les dangers du micro-crédit


Pierre Grosdemouge | 29 avril 2016 | Mots-clés surendettement pauvreté vulnérabilité économie | Fils rouges politiques publiques

En France, le micro-crédit est un outil plébiscité par les associations comme par les professionnels de l’intervention sociale pour agir ponctuellement auprès de ménages en difficulté. Dans nombre de pays en voie de développement, son usage se généralise, porté notamment par l’idée que la croissance de l’entrepreneuriat permet de réduire la pauvreté (« market-based poverty reduction »).

Une étude anglo-australienne réalisée par L. Jackson et B. Banerjee (Cass Business School-London and University of Western-Sydney) est parue en mars 2016. Elle vient alerter sur les limites et les dérives du micro-crédit. Originalité, elle se base sur une enquête ethnologique : les retours sur ce dispositif sont formulés par les bénéficiaires eux-mêmes, au cours d’entretiens individuels et collectifs. Cette approche montre ainsi les effets non seulement économiques mais aussi sociaux et environnementaux du micro-crédit, devenu un véritable « business » dans certaines régions particulièrement pauvres, ici en l'occurrence au Bangladesh.

Voici quelques uns des mécanismes, exposés dans l'étude, par lesquels le micro-crédit rate sa cible, et ne permet finalement pas aux plus pauvres de développer les capacités nécessaires à sortir de la pauvreté.

Limites économiques

Survivre au lieu d’entreprendre

Les programmes de micro-crédit sont destinés à favoriser le développement de entrepreneuriat. Mais les témoignages montrent qu’en situation de grande pauvreté, l’argent sert en réalité d’abord à couvrir les dépenses vitales : nourriture, réparations de toitures… ou à rembourser d’autres emprunts.

Surendettement

Les premiers travaux sur le micro-crédit s’étaient avant tout attachés à montrer qu’il ne présentait pas de risques pour les prêteurs, et pouvait même s’avérer rentable. De nombreux acteurs se sont donc engagés dans cette voie (banques, ONG, pouvoirs publics…) si bien que, dans certaines régions, les personnes en difficulté économique peuvent avoir recours à plusieurs prêteurs, contractant de nouveaux crédits pour rembourser les précédents. Les taux d’intérêt se cumulant, de nombreux ménages entrent ainsi dans une spirale de surendettement, parfois vécue comme un jeu, mais pouvant aussi mener à des situations dramatiques (suicide, prostitution…).

Méconnaissance des modes de vie

Flambée de la dot

Les campagnes de micro-crédit ne tiennent pas toujours compte du contexte social local. L’étude montre par exemple que la dot, accordée lors du mariage des jeunes filles, est à l’origine d’un nombre important de micro-crédits. La facilité d’accès à cet argent entraine une augmentation mécanique du montant moyen de la dot dans les villages observés, et donc de l’endettement des familles.

Maintien du patriarcat

Les programmes de micro-crédit vise fréquemment les femmes, et sont sensés favoriser leur « empowerment ». Mais les entretiens réalisés montrent que les familles rusent avec les ambitions des prêteurs : dans ces populations patriarcales, les hommes envoient les femmes du groupe emprunter l’argent, mais continuent d’en être les gestionnaires. Néanmoins, en cas de problèmes de remboursement, la pression humiliante des débiteurs s’exercera sur les femmes.

Fragilisation des solidarités

Afin de mieux garantir le remboursement, les micro-crédits peuvent être octroyés non pas à des individus, mais à des groupes (familles, village…). Si la méthode est efficace pour le prêteur, elle aboutit à fragiliser le groupe : une surveillance de chacun par tous se met en place, l’incapacité à rembourser de l’un ou l’autre des membres du groupe entraine des tensions, parfois la fuite, la honte… mettant à mal la confiance et la solidarité de la communauté. Le capital social est pourtant la principale ressource des plus démunis.

Environnement

Les villageois recourant au micro-crédit sont encouragés à « moderniser » leurs exploitations, c'est à dire à abandonner des pratiques et des savoirs-faire agricoles traditionnels au profit de culture plus rentables, notamment le maïs. Permettant de forts rendements à court terme, le mais doit permettre un remboursement rapide, mais il est moins durable car moins adapté aux terres locales. Et en cas d’aléa climatique, les villageois qui ne pratiquent plus qu’un seul type de culture se trouvent sans aucune récolte.

D’autres écueils sont signalés, notamment la violence des recouvrements, lorsqu’ils sont effectués par des tiers privés ou par la police locale, ou encore la saisie des biens de ces familles très modestes, permettant aux prêteurs de se rembourser mais entraînant un accroissement de la vulnérabilité économique des bénéficiaires.

L’importance d’accompagner le micro-crédit

Si la situation du micro-crédit au Bangladesh, et plus généralement dans les pays les plus pauvres, reste très différente de ce qui se pratique en France, cette étude attire l’attention sur l’importance de l’accompagnement de ces échanges monétaires, et sur la prise en compte du contexte social et des vulnérabilités spécifiques des populations bénéficiaires. Sans quoi l’objectif d’empowerment affiché menace d’aboutir à la fabrication d’une impuissance, plus profonde encore.