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Vers un plan national de lutte contre l’isolement social ?


Ludovic Viévard | 13 juillet 2017 | Mots-clés Travail social cohésion sociale politiques publiques droits | Fils rouges publics exclus

Le 6 juillet 2017, le Conseil économique social et environnemental (CESE) rendait un rapport, assorti d’un avis, sur la question de l’isolement social. Celui-ci a été réalisé sous la direction de Jean-François Serres, délégué général des Petits frères des pauvres, qui connait bien le sujet pour être à l’origine de Mona Lisa, mobilisation nationale contre l’isolement social des personnes âgées. Étendu à l’ensemble de la population, dont près de 5,5 millions sont touchés par l’isolement social, le rapport est d’une grande richesse. C’est la raison pour laquelle, dans le cadre de ce billet, nous nous limitons à deux de ses aspects : le repérage et l’impact sur les collectivités locales et le travail social.

Redéfinir isolement social pour mieux coller au réel

Le rapport propose une intéressante évolution de la définition de l’isolement social. Il s’agit de ne pas se concentrer seulement sur le nombre de liens qu’une personne entretient avec son environnement, mais d’intégrer la qualité de ceux-ci. De fait, depuis une première étude de 2003 réalisée par l’INSEE, le curseur est « le nombre de quatre contacts au moins avec des personnes différentes (hors ménage) de visu ou par téléphone au cours d’une semaine donnée ». C’est ce critère qui a permis une mesure statistique, établissant alors à 10,8 % le nombre de personnes isolées en France.

(Source : Les solitudes en France, Fondation de France avec la collaboration du CREDOC, 2016, cité p. 68 du rapport)

Mais pour Jean-François Serres, le nombre de relations sociales est loin d’être un indicateur suffisant. On peut par exemple chercher du côté du sentiment d’isolement mais, surtout, il faut parvenir à qualifier la nature, émancipatrice ou non, des relations sociales. L’isolement social devient alors « la situation dans laquelle se trouve la personne qui, du fait de relations durablement insuffisantes dans leur nombre ou leur qualité, est en situation de souffrance et de danger. Les relations d’une qualité insuffisante sont celles qui produisent un déni de reconnaissance, un déficit de sécurité et une participation empêchée ». Plus fine et juste dans sa description des faits, cette définition est aussi plus faible dans sa capacité à porter des critères d’objectivation.

Les métropoles au cœur de l’action

Le CESE a en parti pris la mesure de cette conséquence. Il exprime le besoin de poursuivre les mesures statistiques nationales et européennes, mais surtout la nécessité de pousser d'avantage les études qualitatives et de doter les territoires de capacités d’observation. Si ce travail d’attention porté aux personnes isolées est envisagé à l’échelle des communes ou des intercommunalités, c’est pour mieux s’appuyer et coordonner les acteurs associatifs, professionnels, universitaires, etc. Le repérage doit donc se faire au plus près, sur le versant qualitatif et pour documenter l'action. À l’échelon supérieur ­- qui dans le cas des Métropoles est le même -, les départements sont identifiés les acteurs qui doivent « assurer le portage stratégique de la démarche pour garantir l’effectivité, la régularité et la durabilité des coopérations locales ». C'est, pour les CESE, la bonne échelle, à la fois pour organiser l’action des acteurs locaux mais surtout pour la relier à l’intervention médico-sociale. Départements où métropoles seraient alors au centre de l’action opérationnelle, mais aussi stratégique, « notamment en inscrivant la lutte contre l’isolement social dans les objectifs des documents stratégiques des politiques territoriales ». Un deuxième impact porte sur le travail social. En effet, l’avis du CESE propose d’intégrer la lutte contre l'isolement social dans l’évolution des métiers de l'intervention sociale qui doit se faire, selon les états généraux d’octobre 2015, dans la perspective du développement sociales des personnes accompagnées. Cela aura donc des conséquences sur l'organisation du travail social mais aussi la formation des travailleurs sociaux qui seraient amenés à travailler davantage en lien avec les acteurs associatifs. Le CESE préconise ainsi « que des formations soient mises en œuvre pour qualifier les « animateur.rice.s de coopérations territoriales contre l’isolement social » et les « référent.e.s d’Équipes citoyennes». »

Repenser et refonder le lien social

Rapport et avis constituent deux documents d’intérêt que l'on ne peut que recommander à ceux que la question intéresse. On aurait pu insister sur ce que le rapport dit des causes de l’isolement ou, en tout cas, les corrélations pointées entre isolements et âge, genre, insertion dans l’emploi, niveau d’étude, maladies et addictions, etc. De même, on y trouve des enseignements sur les conséquences de l'isolement sur la santé, l’autonomie, le non-recours aux droits, la participation, etc. Mais une des conclusions clé du rapport à retenir est que le développement de l’isolement social est un symptôme : il dit quelque chose des évolutions profondes des modes d'individuation et d'inscription dans les collectifs. À ce titre, il est la partie la plus visible d’un lien social dégradé et de la fragmentation des solidarités. De quoi légitimer son inscription comme cause nationale, mais aussi de veiller à ce que l’action ne s’attache pas qu’aux symptômes mais cherche à remonter aux racines du mal.