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Intégration et identité culturelle : l'exemple de la communauté arménienne de Décines


Interview de Daniel MEGUERDITCHIAN

Décines est devenu un point d’attache plus qu’une terre promise. On savait qu’on allait y retrouver des compatriotes et que la vie serait moins difficile.

8 février 2012 | Mots-clés migrant représentations étranger | Fils rouges publics exclus

Propos recueillis par Stéphane Autran le 8 février 2012La communauté arménienne de Décines : entre l'intégration à la société Française et les revendications de singularités culturelles

Les premiers arrivants arméniens de Décines travaillent à l'usine. Est-ce une classe ouvrière homogène ?

Ils deviennent effectivement des ouvriers en France mais il n'y a jamais eu homogénéité de la population arménienne. Ils cherchent tous du travail. À l'époque, avant la grande crise des années 1930, la France manque de main d’œuvre et les ouvriers ne restent pas attachés à un employeur. C'est d'ailleurs en partie pour cela que les patrons étaient paternalistes. Ils essayaient de retenir les gens : « venez chez nous car nous avons une école, des logements, etc ». On n'est pas dans une homogénéité sociale comme à la régie Renault après la deuxième guerre mondiale ! Les gens travaillent à l'usine car ils sont dans une situation très précaire. Les ouvriers ne « croient » pas en leur patron mais sont plutôt animés d'une logique de survie car ils sortent d'une épreuve incommensurable.

La « communauté » se crée autour du déracinement et d'une expérience commune, celle du traumatisme génocidaire ; on se serre les coudes autour de cette expérience plus qu'autour d'une conscience ouvrière (qui est d'ailleurs quelque chose de très nouveau pour les exilés).

Nous avons des témoignages des médecins qui intervenaient dans les usines Gifrer dans les années 20 et 30. On voit bien le choc des cultures ! Le regard français sur l'étranger est empreint d'un certain exotisme, mêlé d'étonnement et de condescendance. Il est façonné par la pensée de l'époque où la France avait un empire colonial et était très fière de la manière dont elle régissait les indigènes... Toutefois les conclusions médicales de leurs écrits confirment ce que pensent spontanément les travailleurs : l'usine rend malade.

Pour en revenir à nos ouvriers arméniens à Décines, des terrains appartenant aux industriels leurs sont mis à disposition pour qu'ils puissent se construire leur maison. Il y a par ailleurs eu assez vite une certaine mobilité du travail : les gens vont travailler à Vaulx-en-Velin, Villeurbanne ou dans d'autres communes environnantes en fonction des embauches et conditions salariales, mais leur maison est construite à Décines. Très rapidement s'installent des épiceries et commerces arméniens où les gens retrouvent les produits traditionnels auxquels ils sont habitués.

Est-ce que le patron est au courant de l'histoire de sa main d’œuvre ?

Oui, puisque la main d’œuvre arménienne n'est pas arrivée ici par hasard. Il y avait à la Préfecture des bureaux qui s'occupaient de ces questions. L’État Français connaît très précisément les besoins de son économie. La Première Guerre mondiale est très proche et l’État s'était donné les moyens administratifs et logistiques pour assurer une production industrielle de guerre de 1914 à 1918. Ces outils sont encore opérants pour gérer les besoins de main d’œuvre des industries de l'après-guerre. Une sorte d'organisation mixte était donc en place entre les préfectures et les organisations patronales. J'ajouterai qu'au regard de la participation des Arméniens à l'effort de guerre des Alliés (volontaires dans la Légion étrangère en France, légion d'Orient au Proche-Orient, volontaires dans l'armée russe, au total des dizaines de milliers de combattants), participation reconnue et saluée par les dirigeants alliés tels que Georges Clémenceau, recruter une telle main d’œuvre s'inscrit dans une perspective connue, celle de la continuité de la solidarité avec les « petits » alliés martyrisés par les Empires centraux (Belges, Serbes, Arméniens, etc.).

À Décines, il y a eu toute une filière d'immigration du travail en provenance notamment de Thessalonique, où il y avait un camp (vestige d'un camp militaire utilisé par l'armée française) où étaient rassemblés des réfugiés arméniens (comme le Camp Oddo à Marseille, ou le « Kemp » à Vienne (Isère)), réfugiés apatrides, n'ayant pas le droit de revenir « chez eux » en Turquie. Les patrons savaient qu'on pouvait recruter là-bas, des voyages étaient organisés en bateau. Les contrats étaient signés sur place et les travailleurs arrivaient à Marseille par bateau puis en train jusqu'ici. Ce n'est donc pas une classe sociale constituée mais un groupe de déracinés, jeunes rescapés, pour la plupart enfants de cultivateurs venant de différents endroits de l'Empire ottoman et principalement du plateau arménien, qui tentent de refaire leur vie.

Comment les Arméniens se représentent-ils le territoire de Décines ?

Je pense que jusqu'à la deuxième voire troisième génération, ils ne considèrent pas que c'est « leur territoire ». Ils y habitent certes, mais se sentent profondément apatrides, réfugiés, « de passage », ou « main d’œuvre immigrée ». La déception due à la non application des traités de la conférence de Paix (plus particulièrement le Traité de Sèvres qui grâce au Président Wilson reconnaissait une Arménie indépendante viable sur tout le territoire arménien, mais qui n'a finalement jamais été mis en œuvre) a sans doute également contribué à entretenir l'espoir d'un retour au pays...à la faveur d'un changement géopolitique.

L'idée d'appartenance et d'enracinement au territoire local commence à germer après la Deuxième Guerre mondiale avec les enfants nés ici, qui sont allés à l'école, ont appris le français et sont devenus à leur tour pères et mères de famille... Pourtant la communauté arménienne de France conserve une connaissance des endroits où il y a des structures, des lieux où l'on peut s'aider. Donc Décines est connu au niveau national au même titre que Marseille, Romans, Valence...  ou certaines villes de la région parisienne comme Alfortville.

Décines devient plus un « point d'attache » qu'une « terre promise » comme on pourrait le penser. On sait qu'on va y retrouver des compatriotes et que la vie y sera plus facile, ou plutôt moins difficile. Arriver à Décines permet de parler aisément sa propre langue, et de se sentir « moins étranger » (curieusement dans une ville où il en a beaucoup !) Il y a aussi une dimension socio-politique : on sait qu'il y a une école où les enfants peuvent apprendre à lire et parler arménien, une maison du peuple où l'on peut se divertir (concerts, musique, chansons, théâtre,...) s'informer (journaux en arménien, discussions politiques  et se cultiver (bibliothèque)). L'idée d'un retour en Arménie ne meure donc pas après le génocide, et par conséquent l'idée de conserver sa culture s'impose comme une évidence, en particulier par la transmission et la pratique de la langue.

Le militantisme culturel se développe en même temps que le militantisme syndical ?

Oui, l'un n'empêche pas l'autre. Les difficultés des conditions de travail engendrent une syndicalisation et, en 1936 par exemple, ce sont les ouvriers arméniens qui manifestent, revendiquent, se mettent en grève et occupent les usines où ils constituent souvent la majorité des ouvriers. La naturalisation se fait surtout après la Seconde Guerre mondiale, en 1947 des décrets de naturalisation sont promulgués.
Plusieurs partis politiques émergent, le plus important était la FRA (Fédération Révolutionnaire Arménienne), créée à la fin du 19e s. et qui a eu sa part dans l'histoire de l'Empire ottoman. Ce parti avait participé à la Révolution de 1908 en Turquie et avait des députés avant le génocide.

En France, à l'époque du militantisme ouvrier qui amènera le Front populaire au pouvoir, les grands partis sont la SFIO (section française de l'internationale ouvrière), et le  Parti Communiste (dès 1921, affilié à l'exemple prolétarien de l'URSS)... L'influence marxiste de ces partis est une évidence et ils sont familiers à l'idée d'un engagement dans la lutte des classes. La FRA fait partie de l'internationale socialiste et se range du côté de la SFIO plutôt que du côté communiste. Il faut dire qu'en Arménie, c'est la FRA qui exerça le pouvoir lors de la constitution du premier État arménien indépendant depuis le 14e siècle (Première République d'Arménie (1918-1920) née de l'effondrement de l'Empire des Tsars et de l'Empire ottoman. La soviétisation de l'Arménie en 1920 : sorte d'extension de la Guerre civile russe, gagnée par Lénine et Trotsky contre les russes blancs (tsaristes) soutenus par les alliés d'hier (Angleterre, France). Lénine trouve en Kémal Atatürk un allié, ouvertement opposé à la France et à l'Angleterre, il s'entend avec lui quant à la frontière turco-soviétique, tracée aux dépens de l'éphémère République démocratique d'Arménie. Il va sans dire que les responsables FRA durent gagner l'exil afin d'éviter le sort réservé aux ennemis de l'URSS...

La FRA et ses principaux responsables se sont donc vus forcés à l'exil, et c'est en diaspora qu'elle a pu redéployer son action militante mais également de socialisation, y compris en France et à Décines.

Il y a aussi beaucoup de « non alignés » ou d'apolitiques chez les déracinés. Quand on a connu beaucoup de persécutions, on éprouve une sorte de répugnance vis-à-vis de la politique. On considère (non sans un certain bon sens) que c'est la politique qui a amené des catastrophes comme les crimes contre l'humanité dont ils sont rescapés. Pour eux la politique divise et a donc une connotation négative... Il vaut mieux s'en tenir loin.

Il y a un militantisme classique défendant les conditions de travail, le niveau des salaires, les revendications sociales doublées d'un militantisme assurant la défense de l'identité arménienne, de la Nation perdue, C'est l'aspect « nation arménienne » en exil qui traverse l'histoire des revendications arméniennes en diaspora.

Est-ce que le syndicalisme a été l'un des premiers moyens d'intégration de la communauté arménienne à la société française ?

Oui, le fait de partager avec des ouvriers français, italiens...bref la classe ouvrière de la région, fait comprendre que des avancées sociales sont possibles si on est tous ensemble, ça donne des terrains d'entente et de débats communs. L’appartenance à un syndicat, comme l'apprentissage du français, a participé à la connaissance du pays d'adoption, de ses rapports de force sociaux, et des victoires qui pouvaient êtres remportée grâce à l'engagement collectif. À cet égard l'expérience du Front Populaire et les accords de Matignon signés en 1936 par Léon Blum au nom du gouvernement français avec les organisations patronales restent un vécu marquant pour toute cette génération d'ouvriers.

La deuxième vague d'immigration arménienne vient-elle spontanément dans les régions où vit déjà une communauté arménienne ?

La deuxième grande vague d'immigration arménienne en France correspond à la période de la guerre du Liban (de 1975 à 1990), précédée par la montée des nationalismes arabes comme la prise de pouvoir de Nasser en Égypte. L'installation de partis s'inspirant de ce nationalisme dans chacun des pays du Proche-Orient,  le conflit israélo-arabe et ses répercussions régionales, l'attrait pour un mieux être en Occident sont autant de facteurs qui jouent à plein sur les membres des communautés arméniennes d'Orient. Le fait qu'il existe des pôles urbains où sont installées de grandes communautés arméniennes comme Alfortville, Décines, Marseille, en font des destinations choisies par les émigrants.

On se rend en France car on sait qu'on y a un cousin éloigné qui habite à Décines, les solidarités familiales jouent très fortement. Ces relations familiales éloignées s'étendent sur plus d'un demi-siècle mais il ne reste plus que ça : quand on perd tout, sa maison dans laquelle la famille vivait depuis plusieurs générations, son pays depuis des millénaires, il ne reste plus que les relations familiales... La seule richesse qui reste sont les liens entre les personnes, considérés depuis très loin...les petits-cousins, ça compte !

La diaspora des années 20 a engendré des réseaux dans les pays d'accueils sur lesquels les nouveaux arrivants ont pu s'appuyer ?

Oui, la communauté arménienne sait que les cousins de France ou du Canada vivent dans de bonnes conditions. A Beyrouth, c'est la guerre, les gens sont tirés à vue, il n'y a plus de perspective d'avenir... Il y a une possibilité de salut en France où l'on sera accueilli :  aidé et conseillé par la famille même éloignée. Avant les chocs pétroliers de 1973 puis de 1978, la France a une croissance de 5% par an et les usines embauchent. On peut refaire sa vie auprès de la communauté arménienne déjà installée avec des lieux où il y a des structures comme des maisons de la culture, des églises... pour ne pas perdre pour autant des pratiques culturelles propres comme si on se trouvait dans un milieu totalement étranger.

La France étant chrétienne, cela facilite-t-il l'intégration ?

Bien sûr, la religion est un invariant dans la culture arménienne. Les Arméniens forment communauté parce qu'ils sont chrétiens et qu'ils ont été persécutés aussi pour cela, bien avant le génocide. Du 13e au 20e siècle pour l'Arménie dominée par les Turcs, la seule possibilité d'expression publique du peuple Arménien était l’Église et ses représentants auprès des gouvernants. Les Arméniens vivaient dans des pays musulmans où on les considérait comme "impurs" et inférieurs à cause de leur croyance religieuse. Ils se sont toujours sentis persécutés à cause de cela, et n'avaient de fait pas les mêmes droits que les autres sujets de l'Empire ottoman : ils étaient des « sujets de seconde zone », soumis à des mesures discriminatoires à cause de leur qualité de chrétiens (impôts et taxes supplémentaires, grande fragilité face à l'arbitraire de tout représentant de l’État, minoration juridique en cas de litige avec un musulman ou encore interdiction d'acquérir et de porter une arme, par exemple).

La religion est une véritable composante identitaire. Elle a perduré en diaspora car la chrétienté fait partie de l'identité profonde arménienne. L'appartenance à la chrétienté est à la fois leur souffrance et leur fierté. La vie communautaire s'organise toujours à côté de l'Eglise arménienne. Après, ici en France comme souvent ailleurs en diaspora, sous l'influence des systèmes de pensée et de la vie en occident, il y a une séparation qui s'est opérée, une polarisation des croyances et appartenances, particulièrement à partir des années 1960.
Bien sûr, avec les populations de rescapés, dont l'arrivée en France a été consécutive au génocide, il y a beaucoup de gens qui sont devenus catholiques, davantage qu'il y en avait  au pays, de tradition grégorienne. On n'hésite pas à faire baptiser ses enfants à l'église catholique, il n'y pas de problème, car c'est l'église des chrétiens. À Décines, l'église apostolique arménienne ou grégorienne est construite concomitamment à la Maison du peuple ce qui est un exemple particulièrement révélateur à mes yeux... D'un côté de la rue, la vie laïque, sociale et politique et en face, l'église où se retrouvent le dimanche les mêmes personnes qui prônent habituellement les thèses socialistes voire marxistes !

Comment la deuxième vague d'immigration s'intègre ou pas dans les structures existantes à Décines ?

Consécutivement au génocide, des communautés arméniennes de réfugiés et de rescapés se sont constituées en Syrie, au Liban, etc. Elles ont pu continuer une vie communautaire plus riche et homogène qu'en occident : minorités en pays arabe, les Arméniens se sont resserrés mécaniquement autour d'activités sociales communes.

En France, « pays de la liberté », c'est différent. Il existe des lieux pour perpétuer la culture et pratiquer la religion mais la société est libre et ouverte. De plus, « la ville rend libre » et contribue à l'intégration de l'immigration de première génération. Lorsque les Arméniens des pays arabes sont arrivés en France et donc dans les communautés dans les années 1970 et 1980, ils ont apporté une grande richesse culturelle. Ils avaient conservé une pratique religieuse très forte, comme une pratique poussée de l'écrit dans la langue arménienne, du théâtre et autres activités culturelles qui, ici, étaient en perte de vitesse consécutivement à l'assimilation au mode de vie « à la française ». Il y a eu donc une re-dynamisation des structures fondées par les immigrés de la première génération, comme ce fut le cas à la maison de la culture arménienne de Décines, fondée en 1977 dans les locaux de l'ancienne Maison du peuple.

La troisième vague d'immigration d'Arménie n'a pas les mêmes attachements au pays mythique, celui de la diaspora consécutive au génocide puisque ce pays n'a jamais été le sien ?

C'est plus compliqué que ça ! L'attachement au pays mythique, les migrants de la troisième vague l'ont aussi ! La première république d'Arménie, créée juste après le génocide, est constituée au niveau de sa population d'un gros tiers de réfugiés d'Arménie occidentale, chassés par les Turcs au moment du génocide. Quand vous avez plus du tiers de la population d'un pays qui a été chassé de ses terres immémoriales, le pays « mythique » comme vous dites  n'est pas virtuel ! De plus, après la première guerre mondiale, le mont Ararat, symbole de l'Arménie est sur le territoire arménien. Les Turcs menés par Kémal Ataturk déclarent une nouvelle fois la guerre en 1918-20 et annexent le mont Ararat. Le symbole mythique est perdu à son tour !
Mon épouse est née en Arménie de parents nés en France. En 1947, alors qu'il y avait les naturalisations en France, suite aux saignées de la seconde guerre mondiale chez les Soviétiques, il y a eu des campagnes de propagande massive auprès des Arméniens de la part des Soviétiques. Il y a une incitation à rejoindre « la Mère patrie » qui « a besoin de tous ses enfants pour renaître ». Un grand nombre d'Arméniens sont rentrés en Arménie, en repartant en bateau depuis Marseille. Ils ont vécu toute leur vie là-bas...et au moment de l'éclatement du bloc soviétique (1990-1991), ceux qui venaient de France ou de Grèce par exemple ont tout fait pour revenir en Occident...

Comment coexistent en Arménie la culture traditionnelle et la « soviétisation » de la société ?

La culture d'origine perdure mais elle est contrebalancée par soixante dix ans de soviétisme qui a promu l'idée de   l'homme nouveau ». Cette vision discréditait les attachements nationalistes, considérés comme des préoccupations de « petit bourgeois » (spécialement dans les petites républiques soviétiques et singulièrement peu en Russie même toutefois). Le système soviétique avait beaucoup de défaut mais il a eu au moins la qualité de permettre au peuple d'acquérir un bon niveau de culture : littérature, histoire, musique et danse.

L'immigration arménienne actuelle est cependant une immigration de la pauvreté. Ce sont des populations des villages qui meurent de faim et qui ne trouvant pas le moyen de subsister, y compris à Yérévan, n'ont d'autre alternative que l'exil. La république soviétique d'Arménie était économiquement viable, insérée dans les circuits économiques de l'URSS. Avec l'éclatement de l'URSS, la République d'Arménie se retrouve dramatiquement enclavée, et soumise à un blocus qui l'asphyxie de la part de la Turquie et de l'Azerbaïdjan. La libéralisation à marche forcée de son économie imposée notamment par le FMI dans les années 1990 a obéré sa viabilité économique déjà compromise par l'étroitesse de son marché intérieur (la République arménienne n'occupe que 10% du territoire arménien considéré comme tel avant le génocide de 1915 que visait à restituer le Traité de Sèvres dont nous avons parlé plus haut)...

Pour en revenir à la culture, la « déculturation » soviétique qui a eu lieu en Russie, Ukraine, Tadjikistan, etc. a été un petit peu moins violente en Arménie. L'Arménie a été en quelque sorte "récompensée" symboliquement et culturellement après la Seconde Guerre mondiale par l'URSS. En effet, les Arméniens ont eu la plus grande proportion de morts par rapport au nombre de mobilisés en Union Soviétique au cours de la « Grande guerre patriotique ». Les pertes de la deuxième guerre mondiale sont comme une deuxième saignée abominable dans le corps du peuple arménien. Staline, a dans une certaine mesure tenu compte de ce sacrifice. Après la guerre, il permet la ré-ouverture du séminaire d'Etchmiadzine, le Saint Siège de tous les Arméniens. Ce geste restera unique, il n'y aura pas d'autres structures religieuses ré-ouvertes en URSS. Le changement est assez radical puisque avant guerre, dans les années 1930, les Russes ont tué le Saint Père arménien (le Catholicos) et ont appliqué une politique antireligieuse et anticapitaliste très forte dans toute l'URSS. En Arménie soviétique, après la réouverture de Saint Etchmiadzine, la « bride est lâchée » : on laisse la population redécouvrir et exploiter les trésors de la littérature et de la culture arménienne. Ceci explique dans une grande mesure la vigueur de la culture arménienne actuelle malgré les soixante dix ans de soviétisme.

Les nouveaux arrivants à Décines aujourd’hui, ont-ils le souhait de se regrouper et d'intégrer les structures existantes ?

La dernière vague d'émigration arrivée depuis l'éclatement de l'URSS est composée de personnes qui ne veulent ou ne peuvent pas forcément s'intégrer facilement dans les structures existantes où elles se sentent un peu rejetées. Ceci peut créer de l'incompréhension. La langue arménienne est légèrement différente et il y a aussi le côté « politique » des maisons de la culture qui ne correspond pas à la culture des pays de l'ancien bloc de l'Est. Dans les pays communistes, se regrouper pour faire de la politique se terminait souvent au goulag !

Les maisons de la culture sont un lieu où les gens parlent de politique, d'actualité, d'actions à engager sur la reconnaissance du génocide, etc. il y a toujours une part de revendication et d'activisme politique identifié comme tel et de manière péjorée. Les derniers arrivants n'ont pas cette culture politique, ne se retrouvent pas dans ces actions et créent quelquefois leurs propres associations surtout apolitiques. L'influence française dans le succès du regroupement associatif arménien est évidente puisqu'on est dans le pays qui a le plus d'associations au monde. Dans les pays de l'Est, les associations étaient (sont ?) en fait contrôlées par le parti ou les syndicats. Donc on comprend leur méfiance. J'aimerais beaucoup qu'il y ait plus de nouveaux arrivants qui intègrent ces structures associatives. Il y a par exemple une association de danse arménienne à Villeurbanne dans laquelle environ les deux-tiers des adhérents ont des parents nés en Arménie et un tiers d'Arméniens de France ou de diaspora. Tout se passe très bien, avec plus d'une centaine d'enfants et d'adolescents, il se crée une passerelle entre « les cultures arméniennes », et un magnifique lieu de rencontre et de socialisation  pour les jeunes comme pour leurs parents.

Peut-on dire qu'il y a un mouvement simultané de la communauté entre l'intégration à la société française et la revendication de sa singularité culturelle ?

Oui. L'intégration à la société française se fait, c'est la marche naturelle des choses. La compréhension du français est davantage générationnelle, les enfants vont à l'école et apprennent ensuite le français à leurs parents. Il apparaît un double mouvement : une intégration par la langue française et le risque de disparition de la langue d'origine qu'il faut continuer à enseigner aux générations suivantes.

Jusqu'aux années 1970-80, en France, le discours public vis-à-vis des minorités était l'assimilation, il fallait oublier sa langue, si ce n'était pas le français, comme ce fut le cas pour les Bretons, les Auvergnats et tous les locuteurs des langues régionales depuis la fin du 19e siècle. Pour les gens de la deuxième génération, il fallait oublier le génocide et son traumatisme : on vit en France, donc on ne parle que Français, en changeant parfois son nom arménien pour se fondre dans la population. La perte des pratiques culturelles est grande, résultant d'une acculturation très rapide. A cela s'ajoutent les mariages mixtes.
Parmi les enfants de la première génération, beaucoup font des études et sont devenus avocats, médecins, etc... D'autres plus modestement ont trouvé un travail à l'atelier, à la boutique, à l'usine ou dans un bureau, mais tous se sont fondus plus ou moins totalement dans la société française. « Réussir » socialement au dépens de sa culture d'origine a été une tendance lourde, celle de l’assimilation.

C'est souvent à partir de la troisième génération et de leurs enfants que le besoin de se pencher et de mieux comprendre ses origines s'est fait ressentir. Le besoin et l'envie pour ces enfants de populations immigrées assimilées et françaises de connaître leurs racines est fortement apparu. L'apprentissage de la langue n'est pas forcément recherché, il s'agit plus de savoir d'où l'on vient, l'histoire de son peuple et de son pays d'origine. Pour la communauté arménienne de la troisième génération, la problématique est complexe : ils ont perdu leurs repères mais ont soif de connaître leurs racines. Ils savent bien qu'ils ne sont pas Français de « souche » mais l'assimilation est allée si loin qu'il est devenu compliqué de se réapproprier la culture d'origine. C'est l'un des objectifs du futur Centre National de la Mémoire Arménienne. Ce sera un lieu qui rendra possible la redécouverte d'une culture par la multiplicité des activités proposées.

Ces préoccupations ne sont pas recherchées pour exister « à part » dans la société française, il ne s'agit ni de « communautarisme » (si tant est qu'une définition précise puisse étoffer ce concept qui me semble n'être qu'un artifice politique)  ni de repli identitaire. Ces gens sont de « bon citoyens », bien dans leur peau de citoyens français, mais en quête, désireux de mieux se connaître eux-mêmes en redécouvrant leurs racines, leur culture, afin de les vivre en tant qu'éléments valorisants pour contribuer à créer une culture enrichie.

Quel est l'objectif du futur Centre National de la mémoire Arménienne ?

Son objectif est d'essayer d'enrayer la perte de culture d'origine en développant cette notion d'intégration créatrice. L'intégration créatrice fait qu'on est riche de sa culture d'origine et de tous les apports de la culture d'accueil. Enrichi des deux cultures, elle peut être le moteur d'une création originale à titre individuel ou collectif. La thématique de la diversité culturelle est promue en ce moment par l'UNESCO, l'Union Européenne, c'est l'un des axes de travail du centre le mémoire. Nous avons une expérience collective de minorité qui est enrichissante par rapport aux problématiques qui se passent en France vis-à- vis des questions de non-intégration de certaines populations. Nous sommes une communauté plutôt bien intégrée. Le Centre peut-être un lieu de ressources et de réflexions vis à vis de tout cela.

C'est aussi un bon moyen de « raccrocher » les gens qui sont très éloignés des pratiques culturelles "dures" comme l'apprentissage de la langue ou de la musique arménienne. Il ne faut pas se « folkloriser » et en même temps ne pas rejeter les personnes éloignées des pratiques culturelles proprement arméniennes. Ressentir la honte et la culpabilité d'avoir perdu la langue des grands parents est un sentiment qui peut être « à fleur de peau ».

Dans le Centre de la Mémoire, on conservera les archives, on aura accès à une bibliothèque spécialisée sur les thématiques arméniennes et sur l'histoire des différentes vagues d'immigrations, on accueillera des événements culturels articulés autour d'elles. Une réflexion, un travail de fond sur l'enrichissement culturel mutuel sera mené avec le public et des chercheurs. Ceci dit je pense que le double mouvement d'intégration et de « revendications » va se poursuivre.

Peut-on dire que le ciment de la communauté arménienne de la diaspora, toutes « vagues » confondues est le mythe du pays  perdu ?

Oui, c'est un invariant : le fait d'avoir perdu nos terres, notre pays. L'autre ciment est la problématique du génocide, de son négationnisme et sa reconnaissance. Dès les années 20 sa négation est instituée par Kémal Atatürk et rabâchée par toutes les instances de l’État turc. Le sujet arménien et a fortiori le génocide des Arméniens sont tabous en Turquie. Nous avons soif de justice. Le négationnisme du génocide est dévastateur dans la construction même de l'identité de chaque Arménien. L'effet pervers, c'est que c'est tellement pénible à supporter psychologiquement que ça peut être un motif d'éloignement : « les Arméniens sont trop tristes ». Depuis bientôt 100 ans « nous sommes dans la mort ! » Nous n'avons pas dépassé cette question précisément parce qu'elle est indépassable par les seules ressources des victimes ! Tant que le négationnisme peut se déployer, il nous blesse incessamment comme une piqûre de rappel nous touchant au plus profond de notre être ! C'est l'injustice ultime, nous avons été massacrés, avons perdu notre terre et on doit accepter qu'on dise que ça n'a pas existé ! Au niveau du sens pour la communauté, c'est cataclysmique ! La cohésion autour de cette question est une force mais aussi une faiblesse pour la communauté. Beaucoup de gens s'en sont éloignés car c'est tout simplement trop dur. Certains pensent qu'il vaut mieux s'occuper de son « jardin privé », faire totalement « autre chose » que de rentrer dans ces problématiques.

Quand la reconnaissance arrivera, ça va faire un choc auprès des gens qui ont organisé toute leur vie et ont construit leur identité autour de ce combat. Tous les faibles moyens de la communauté arménienne qui ont été mobilisé autour de ça : dons, énergie, engagement, vont pouvoir se réorienter...Je pense que ce sera fortement émancipateur, on va pouvoir « faire le deuil » et passer à une autre phase optimiste basée sur des thématiques culturelles, sur la Vie et l'avenir plutôt que sur le terrain de la mort et du passé!