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Le travail social face à la métropolisation : la question de l'autonomie professionnelle


Interview de François ABALLEA

Les travailleurs sociaux, par leur histoire, ont une certaine culture de l'autonomie

Le champ de l'intervention sociale (qui recouvre peu ou prou les domaines des politiques sociales, de l'action sociale et du travail social) a connu ces dernières années des transformations profondes et continue à être traversé par de nombreux débats.
La métropolisation de l'action sociale qu'engage le Grand Lyon au début de l'année 2015, en prenant pour son territoire la compétence jusqu'à présent dévolue au Conseil général, prolonge en quelque sorte ces transformations ; mais la réforme territoriale en cours pourrait aussi exacerber les différentes questions et tensions qui traversaient ce champ avant ce nouveau mouvement de décentralisation.

François Aballéa, sociologue, a été professeur à l'université de Rouen en sociologie du travail. Il a dirigé le Groupe de recherche " Innovations et sociétés ". Il vient de publier Sociologie de l’intervention sociale, déprofessionnalisation d’un métier, désinstitutionnalisation d’un secteur, Octarès, 2014.
Par ailleurs, il est coauteur avec Pauline Kertudo et Florence Brunet de l'ouvrage Le métier de conseiller(ère) en économie sociale familiale : Professionnalité et enjeux, La Découverte, 2011.

18 septembre 2014 | Mots-clés Travail social | Fils rouges politiques publiques

         
Est-ce que vous pourriez me dire, en quelques mots, ce qu’est pour vous l’action sociale aujourd’hui : quelle est sa fonction, quel est son rôle, et en quoi consistent ses évolutions récentes ?
Je crois que l’action sociale a le rôle qu’elle a toujours eu, c’est-à-dire de compenser les déficits de solidarité, au même titre que d’autres institutions. C’était vrai hier, ça le reste aujourd’hui, et plus les solidarités de proximité sont défaillantes, plus on a besoin d’interventions sociales.

Quand je parle de solidarités de proximité, je fais par exemple référence aux solidarités de voisinage, aux solidarités qui reposent sur la famille plus ou moins élargie, sur les réseaux que l’on peut nouer autour de soi, etc. Elles peuvent revêtir une dimension territoriale, y compris assez large : c’est le cas quand on parle de solidarités familiales, par exemple.

Quant aux institutions, je les appréhende en tant qu’institutions publiques telles qu’elles ont été définies dans la tradition juridique et sociologique française depuis Maurice Hauriou, voire Emile Durkheim. Il s’agit de la définition que reprend aussi d’une certaine façon François Dubet dans Le déclin de l’institution1 . Les institutions sont des organisations qui poursuivent ce que Maurice Hauriou appelait « l’idée d’œuvre », c’est-à-dire une idée valorisée, une valeur organique, cardinale, susceptible de réunir des contradictions et de faire en sorte qu’il y ait une régulation des rapports sociaux potentiellement conflictuels sur un territoire donné. Il s’agit de concilier des choses qui sont difficilement conciliables, comme par exemple la liberté et la solidarité, l’autonomie et la discipline, etc. Les institutions recherchent aussi l’intérêt général. A ce titre, une communauté urbaine est incontestablement une institution.

Vous évoquez dans votre dernier ouvrage2  une crise des institutions, ou des institutions en difficultés. Quelles sont ces difficultés ?
Aujourd’hui, le problème avec ces institutions, c’est qu’elles se transforment en des organisations administratives édulcorées, gouvernées par une valeur prédominante référant essentiellement à des principes de gestion. Elles ont donc perdu en partie ce qui constituait leurs caractéristiques, comme la défense d’un projet social et d’un projet de citoyenneté par exemple, en tous les cas des valeurs transcendant les rapports sociaux classiques.

De quelle manière cela concerne-t-il l’action sociale sur le territoire du Grand Lyon ? Vous dites du travail social qu’il a du mal à s’inscrire dans l’institution, qu’il a un rapport ambivalent avec elle, entre indépendance et volonté de se rattacher.
Les travailleurs sociaux, par leur histoire, ont une certaine culture de l’autonomie. Ce ne sont pas des professionnels au sens des professions libérales, mais des « quasi professionnels », c’est-à-dire qu’ils revendiquent une très grande autonomie dans l’analyse des problèmes, la décision d’intervenir ou de ne pas intervenir, les modalités d'intervention, etc. Ils risquent donc de rentrer conflit avec l’autorité municipale ou intercommunale, si jamais celle-ci se montre trop  directive ou si elle laisse peu de place à leur autonomie. Or, les collectivités territoriales voient aussi leurs valeurs traditionnelles de solidarité et de régulation sociale se diluer dans le souci de la gestion. On se trouvera alors dans une situation où d’une part, l’autonomie des travailleurs sociaux leur sera refusée, et où d’autre part les collectivités territoriales seront incapables de présenter un projet social mobilisateur, puisque celui-ci se résumera souvent à dépenser avec rigueur sinon le moins possible et à faire en sorte qu’on ait la paix sociale au moindre coût et à court terme sur le territoire.

Ce souci de la paix sociale n'est évidemment pas étranger au travail social, y compris dans  sa dimension disciplinaire. Mais un souci d'émancipation a généralement accompagné les formes de discipline et d’intégration dans le travail social.  C’est ce conflit entre intégration et autonomie, contrôle et émancipation que résolvaient auparavant les institutions. Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui on soit toujours sur ce type de diptyque.  A mon sens on privilégie plutôt l’intégration du client-bénéficiaire, et qui dit intégration met principalement l'accent sur discipline et contrôle.

En ce qui concerne le Grand Lyon, on  revivra peut-être de façon décalée ce qu’il s’est passé en 1982 quand l’action sociale a été décentralisée de l’Etat vers les Conseils généraux. On sait en effet que plus le pouvoir est proche des opérateurs, plus il a tendance à exercer sur eux une forme de contrôle, et moins il a tendance à accepter leur autonomie. Le pouvoir est alors dans une logique visant à faire reconnaître sa légitimité démocratique : il est élu, il paie, il décide et les opérateurs s’exécutent. Aujourd’hui, l’action sociale est transférée du Conseil général vers une structure intercommunale, la « Métropole ». On va donc sans doute retrouver les problèmes qu’on a connus en 1982, mais dans une moindre mesure, car l’évolution n’est pas aussi forte qu’à l’époque. On reste dans une certaine proximité, certes un peu renforcée, mais une partie du processus a déjà été engagé.

En dehors du champ de l’intervention sociale, cette revendication de l’autonomie du travailleur social semble mal connue, voire remise en cause. Où se situe la légitimité à revendiquer une forme d’autonomie ?

Ceux qui remettent en cause cette autonomie sont vraiment étrangers à la question. Il suffit de regarder comment s’est constitué le travail social. Cela se produit au début du XXème siècle, si on considère que ce qui définit une profession, c’est la création d’écoles pour former les acteurs. On forme alors des professionnels, mais ces professionnels revendiquent une reconnaissance par l’Etat de leurs qualifications et de leur déontologie, à l’instar des infirmières, des médecins, etc. Après plusieurs tentatives il leur reconnaît en 1932 pour la première fois un titre, valide un diplôme, et accepte une  autonomie relative, bien que la plupart des travailleurs sociaux étaient alors fonctionnaires ou salariés, donc soumis à un contrat de subordination. Ils essaient ensuite de créer un ordre, sinon des travailleurs sociaux, du moins des assistantes sociales, et ils ne sont d’ailleurs pas loin de réussir, au moment où les autres ordres sont créés sous le régime de Vichy.

En 1946, on leur accorde un certain nombre d’attributs des ordres professionnels et des professions installées, notamment le secret professionnel. Ensuite, sous la IVe République, le travail social se développe, chapeauté par l’Etat et les grandes caisses de sécurité sociale.

Sous la Ve République, dans les années 1970, on voit se forger une action sociale qui s’émancipe du corps médical, qui fait ce qu’on appelle parfois du « social pur » – l’expression est un peu ambiguë. Il se forme alors une sorte d’accord entre les responsables des écoles de travailleurs sociaux, un certain nombre de personnalités au sein du Commissariat général au Plan, du gouvernement (c’est le moment où l’on crée le Secrétariat d’Etat à l’action sociale, aux alentours de 1975), et des grandes caisses de sécurité sociale, notamment la Caisse nationale des allocations familiales, pour définir des « profils » du travailleur social, de l’assistante sociale, à qui on reconnaît les attributs d’une quasi profession : une très grande autonomie, peu de rapports hiérarchiques (dans les circonscriptions d’action sociale, par exemple, il n’y avait pas de responsable en tant que tel, mais un animateur, ce qui n’est pas tout à fait pareil).

En 1982, quand les Conseils généraux récupèrent l’action sociale – qu’ils n’avaient pas spécialement demandée – ce sont des héritiers embarrassés. Ils ne savent pas comment s’y prendre et en réalité ; il faudra une dizaine d’années pour que leurs compétences de fait recouvrent leurs compétences de droit. A ce moment-là, une de leurs principales préoccupations, c’est de contenir la dépense sinon de faire des économies. Les spécialistes de l’action sociale qui se trouvent à la tête de ces institutions sont donc progressivement remplacés par des gestionnaires, et on observe alors une certaine dérive sur laquelle on est sans doute un peu revenu aujourd’hui.

Le modèle originel que vous évoquez s’inscrivait dans les Trente Glorieuses, dans une période de croissance, avec une certaine forme de confiance dans l’avenir et dans la société. Or, on assiste à une montée des précarités, des urgences sociales, et à une croissance des flux migratoires qu’on a du mal à cerner. Cela fait-il partie du débat, ou est-ce qu’au contraire les questions qui concernent le travail social s’émancipent de ce contexte ?

Ces éléments sont à la fois nouveaux et pas nouveaux. Les Restos du cœur existent tout de même depuis un certain temps, même si évidemment la précarité s’est développée depuis. De plus en plus de gens connaissent des fins de mois difficiles, et ont du mal à faire face au moindre événement, comme une augmentation de leurs impôts par exemple. Encore faudrait-il distinguer la précarité de la pauvreté. Si on définit et mesure la pauvreté sur un plan statistique, la précarité est en revanche beaucoup plus difficile à définir et à repérer. Elle a aussi sans doute augmenté, et il n’est pas impossible que les gens qui s’occupent des précaires, comme les travailleurs sociaux ou les intervenants sociaux de façon plus générale, soient eux-mêmes dans une situation de précarité. Cela modifie sans doute leur rapport à l’usager.

Concernant les migrations, le travail social s’en est toujours préoccupé. Les migrants des années 1960 et 1970 n’étaient pas sans-papiers comme aujourd’hui, ou quand ils l’étaient, cela ne les empêchait pas d’être intégrés au monde du travail, puisqu’ils venaient essentiellement pour travailler. Ça n’est plus le cas aujourd’hui, et c’est précisément à ce sujet qu’on retrouve des réflexes de contrôle social, de la part des travailleurs sociaux, ou des gens qui sont en contact avec ces populations. Des études ont décrit comment, dans les caisses d’allocations familiales, les techniciens-conseils se montrent parfois réticents à attribuer le RSA à des personnes qui leurs paraissent « illégitimes ». On observerait certainement la même chose en étudiant les caisses primaires d’assurance maladie, ou les médecins, par rapport à la CMU par exemple. L’idée selon laquelle il existe des gens qui profitent d'aides sinon de droits « immérités » et sur lesquels il faut renforcer le contrôle social, est redevenue prégnante.

Dans vos écrits, vous mettez en relation l’affaiblissement des institutions et la déprofessionnalisation. Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par les termes «déprofessionnalisation», «désinstitutionnalisation», notamment ?
On appelle «professionnel» quelqu’un qui revendique une autonomie sur la base de sa compétence reconnue et de sa déontologie avérée. Le médecin est l’exemple type : il a une compétence, il a fait sept années d’études, il a une déontologie garantie par un ordre professionnel, et il revendique le fait de ne pas subir de contrôle hiérarchique excepté celui de ses pairs. Dans nos imaginaires, l’autonomie est d’autant plus grande qu’on est profession libérale. Toutefois ce lien n’est pas automatique. Aux Etats-Unis, les professionnels peuvent être salariés, et en France, on considère qu’un certain nombre de salariés ont des statuts proches de l'idéal type du professionnel : les professeurs d’université par exemple, les assistantes sociales, les éducateurs, mais aussi tous les membres des grands corps de l’Etat, revendiquent une certaine autonomie et l’absence de contrôle.

Il y a «déprofessionnalisation» à partir du moment où  leur est refusée cette autonomie et qu’on leur impose un certain nombre de contrôles. On assiste aujourd'hui de plus en plus à cet encadrement de l’autonomie, pas seulement dans le travail social, mais aussi dans toutes les professions un peu instituées. Il suffit de voir comment la sécurité sociale impose de plus en plus des normes, non seulement tarifaires, mais même en matière de prescription, aux médecins. C’est vrai aussi des architectes, des pharmaciens, des huissiers, de tous ces gens qui manifestent leur désaccord aujourd’hui parce qu’on semble menacer leur identité professionnelle.

La crise des institutions, la « désinstitutionnalisation », c’est le processus qui consiste à réduire l’institution à une organisation au détriment de ses finalités sociétales. C’est ce à quoi on assiste aujourd’hui. Paradoxalement alors qu'on parle de plus en plus de projet (d'entreprise, de service...),  il me semble qu’il y a une édulcoration de la notion projet ; quand on le maintient, comme dans certaines entreprises, il est fortement assis sur des objectifs gestionnaires. De même quand on parle d’éthique dans les entreprises, de la responsabilité sociale de l'entreprise, il ne s'agit souvent que de vagues références aux droits de l'homme ou au développement durable.

La rationalité gestionnaire a également pris le dessus. Elle n’est certes pas une valeur en tant que telle mais elle est invoquée comme telle.  

La rationalité gestionnaire dont vous parlez n’est-elle pas liée à la diminution des ressources ? Croyez-vous qu’elle cache autre chose ? On briderait les travailleurs sociaux parce qu’ils représenteraient une menace ? N’est-ce pas simplement parce qu’ils coûtent cher et que l’on appréhende mal le résultat de leur intervention ?
Effectivement, tout cela coûte cher. L’action sociale dans les budgets locaux ou nationaux pèse de plus en plus lourd. Elle représente parfois 40%, et même jusque 60%, du budget d’un département. Il paraît donc assez évident qu’on veuille faire des économies.

Le problème, c’est qu’on introduit dans le domaine de l’action sociale, comme dans les autres domaines de la gestion administrative, sous couvert de révision générale des politiques publiques, des normes qui sont celles du privé, donc de la corporate enterprise, des retours sur investissements, du court terme, etc. La vulgate concernant le « nouveau management public », qui a été développée sous la présidence de Nicolas Sarkozy voire avant, s’inspire en partie du nouveau management des entreprises privées. Elle convoque les notions de rationalité, d’évaluation des coûts et des avantages, d’organisations matricielles, de travail par projet, etc.,  au détriment d’une réflexion sur les finalités en tant que telles. En matière de gestion du personnel, elle signifie davantage de souplesse, de flexibilité, de contrôle et d'évaluation, d’exigence. Ces aspects concernaient déjà en partie le travail social, qui a toujours été relativement flexible, même si un certain nombre de détracteurs pensaient le contraire.

Evidemment, les exigences en termes de retour sur investissement ne sont pas les mêmes que dans le privé, mais le court terme prend tout de même le pas sur le long terme. On recherche la paix sociale immédiate, davantage que l’intégration par le biais d’un processus plus ou moins long et incertain. L’action sociale n’est plus curative, elle est encore moins préventive – si tant est qu’elle l’ait jamais été –, elle est avant tout palliative : il faut faire en sorte que les gens ne meurent pas de faim dans la rue, et qu’ils n’encombrent pas le Samu social et les hôpitaux. Les limites budgétaires imposent certes un minimum de gestion, mais on devrait plutôt réfléchir à une action sociale qui resterait promotionnelle (le terme peut être rapproché de ce qu’on désigne aujourd’hui comme l’empowerment) et pas simplement intégrative, en se basant sur le contrôle et le « maintien de l’ordre social et moral ».

Justement, y a-t-il des revendications de la part des travailleurs sociaux face à ce qu’on leur impose aujourd’hui ? En termes par exemple de formation professionnelle, d’autonomie, d’absence de hiérarchie… Y a-t-il un sujet en particulier qui anime leurs revendications ?
Cela fait quand même trente ans que la décentralisation est rentrée dans les mœurs, et le modèle traditionnel des travailleurs sociaux quasi professionnels est de moins en moins revendiqué. Déjà, dans les écoles de travailleurs sociaux, ce n’est sans doute plus cette génération-là qui forme les nouveaux élèves. C’est assez inquiétant, car on voit revenir par moment sur le devant de la scène une relégitimation du contrôle social, comme dans les années 1970, quand tous les « grands papes » de la dénonciation (Jeannine Verdès-Leroux, Philippe Meyer, Jacques Donzelot, etc.) avaient mis en cause « le travail social-controle social », avec le fameux numéro de la revue Esprit d’avril-mai 1972 intitulé « Pourquoi le travail social ? ». On assiste donc à ce retour du contrôle social, de sa légitimité. On le voit beaucoup par exemple au sujet des migrants, des SDF, des bénéficiaires des minima sociaux  ou des jeunes convoqués devant la justice des mineurs, etc. C’est vrai en France, mais c’est vrai dans les autres pays aussi.

La reclassification du corps des travailleurs sociaux, considérés aujourd’hui comme des bac+2, au niveau licence voire master, dans le cadre de l’harmonisation des diplômes, constitue un serpent de mer. Ils revendiquent très fortement, comme les infirmières et les sages-femmes, le fait d’être reconnus comme cadre A de la fonction publique, dès le poste d’assistant de service social ou éducateur et pas seulement quand on devient conseiller. Cette revendication est à mon avis tout à fait fondée, et je ne vois pas très bien pourquoi on ne les requalifie pas. On avance comme motif le fait que sur les trois années d’études, il y a une année de stage, mais pour les médecins, l’internat  entre bien  en ligne de compte. Et puis il y a au moins une catégorie de travailleur social qui a bien trois années de formation au sens classique du terme, et qui n’est pas reconnue comme telle : les Conseillers en économie sociale et familiale (CESF). Je pense que derrière tout cela en réalité, il y a un problème financier. Si on reclassifie les gens, il faut les payer davantage. Comme la majorité des travailleurs sociaux sont des femmes, dans des métiers dits vocationnels, des préjugés de genre se dévoilent sans doute : ce sont des salaires d’appoint, ce n’est donc pas très grave si elles ne sont pas trop payées. Les préjugés ont la vie dure.

Où en est-on de l’enseignement ? Quelles sont les écoles et les filières de formation des travailleurs sociaux ?

Le milieu de la formation des travailleurs sociaux est très agité. Ils sont formés dans des écoles professionnelles, qui sont plutôt des écoles techniques d’ailleurs, et non pas à l’université. Il s’agit là d’une spécialité française – pas exclusive cependant. Les travailleurs sociaux  - leurs enseignants en tout cas - craignent d’être intégrés à l’université. Le milieu s’est fortement structuré, puisque les organismes qui fédéraient les Instituts régionaux du travail social (IRTS) et les écoles de travailleurs sociaux ont fusionné en vue de défendre sa singularité et son autonomie relative vis-à-vis de l'université. L’ensemble des diplômes de travail social a été réformé au cours des 5-6 dernières années. Cette réforme est à mon avis inachevée dans la mesure où la prochaine étape va consister en une certification renforcée, à partir de deux grands blocs : d’un côté les travailleurs sociaux «  familiaux » (assistantes sociales, CESF, tutelle, etc.), et de l’autre les travailleurs sociaux « éducatifs » (éducateurs, éducateurs jeunes enfants, etc.). Il y a déjà de plus en plus de transversalité dans les formations.

Il y a quelques années existait un débat concernant des métiers qui pouvaient être considérés comme faisant partie du  travail social», et d’autres qui, tout en s’en revendiquant, semblaient en avoir été exclus (chefs de projet politique de la Ville, techniciens d’intervention sociale et familiale, auxiliaires de vie, etc.)…

Les techniciens d’intervention sociale et familiale (TISF) en particulier, s’inscrivent dans ce qu’on pourrait voir comme une des tendances qui traversent le travail social aujourd’hui, à savoir la création de « filières promotionnelles » avec des niveaux hiérarchiques. On observe cela pour les éducateurs par exemple (avec d’abord les aides médico-psychologiques, puis les moniteurs-éducateurs, les éducateurs, et enfin les chefs de service et les directeurs d'établissement) ou pour les assistantes sociales (les systèmes d’aides et de soutien à domicile constituent le premier niveau, viennent ensuite les TISF, puis les assistantes sociales ou conseillers en économie sociale familiale, etc). Pour ceux que l'on appelait à la fin des années 1990 et au début des années 2000, les nouveaux intervenants sociaux, les médiateurs et autres « grands frères », la logique est différente, car ils n’ont jamais vraiment eu de statut. On pensait qu’ils allaient compenser les déficits des travailleurs sociaux auxquels on reprochait leur bureaucratisation. Mais je n’ai pas l’impression qu'ils aient totalement convaincu leurs employeurs potentiels.

Le débat entre travailleurs sociaux et nouveaux travailleurs sociaux – «intervenants sociaux», comme on disait avant – est plutôt derrière nous. Il existait encore, quand j’ai participé au livre sur les mutations du travail social3 . Notre enquête consistait à réfléchir à l’émergence de nouvelles formations ou de nouveaux professionnels, et à se demander si tout le monde ne finissait pas par faire du social au point d’édulcorer la spécificité du social. C’était aussi la thèse de Jacques Ion4 , dans une certaine mesure. En réalité, la porosité des frontières du social, tout est social, n'a pas empêché l'affirmation d'une identité professionnelle propre.

Qu’en est-il de l’évolution qui consiste à voir des organismes d’HLM recruter des travailleurs sociaux ? Leurs missions (règlement de litiges ou de conflits de voisinages, etc.) sont définies par leur nouvel employeur plutôt que par la loi, et elles s’écartent un peu de ce qu’elles peuvent être traditionnellement. Sur un même territoire interviennent alors des travailleurs sociaux du bailleur, et les travailleurs sociaux « classiques » du département ou de la commune. S’agit-il d’une question nouvelle ou émergente ?

Pas spécialement. Dans le livre qu’on avait écrit avec la FORS en 1999 sur les CESF5 , ce phénomène était déjà observé, alors que la profession est récente (le diplôme date de 1973). La question est plutôt de savoir s’ils font vraiment un travail social impliquant un travail éducatif sur le budget, sur la façon de prévenir les problèmes ou en tout cas de les résoudre ou si leurs tâches consistent à gérer et récupérer des loyers impayés, c'est-à-dire à faire du contentieux à visage humain.

Quoi qu’il en soit, en ce qui concerne le cadre légal de leur intervention pour des bailleurs sociaux, il me semble que la question ne se pose pas. On a affaire en l’espèce, à un employeur qui a nécessité d'équilibrer ses comptes et qui dispose d’un service de contentieux comme toutes les entreprises. Il décide de recruter des CESF pour gérer ce service, parce qu’il pense que ces derniers seront plus efficaces et plus humains, et plus efficaces parce que plus humains, parce qu'ils prendront davantage en compte les difficultés des individus. Cette solution est, au regard des missions sociales des bailleurs, plus opportune que celle qui consisterait à faire appel à des agences de recouvrement de dettes, comme on le voit de plus en plus.

Le travail social « collectif », qu’on observe par exemple dans la politique de la Ville à travers le développement social local, représente-t-il un aspect important du travail social ? Suscite-t-il le débat par rapport au travail social plus traditionnel basé sur la relation à un individu, ou à un ménage ?
La formation met l’accent sur les deux aspects : l’intervention individuelle et l’intervention sociale territoriale. Le Conseil supérieur du travail social, dans ses derniers rapports, insiste également sur ces deux dimensions.

Le travail social collectif sinon communautaire existe bien. Qu’on pense aux actions menées dans les quartiers par les centres sociaux, ou financées par les caisses d’allocations familiales, sur le péri-scolaire par exemple, même si ces-dernières se sont un peu mises en retrait dernièrement.

Dans le contexte de métropolisation, quels seraient les chantiers et réflexions à ouvrir pour une collectivité comme le Grand Lyon ?

Les enjeux restent ouverts. Il y a des évolutions que je ne prévoyais pas et qui sont en train de se produire, qui me paraissent étonnantes. Par exemple, le renouveau des ordres professionnels ou la création d’un ordre des kinésithérapeutes ou des infirmières, me paraissent un peu curieux. Je ne sais pas jusqu’où on ira, mais il me semble que la remise en cause de la dimension sociétale des institutions est aujourd’hui bien amorcée, alors que ce qui les caractérisait, c’était leur capacité à concilier les contradictions : l’intégration et l’autonomie, la sécurité et la liberté par exemple, et à les individualiser.

A la fin des Trente Glorieuses, avec les 6e et 7e Plans, on était sur une action sociale promotionnelle, induisant le développement de l’autonomie et l'égalité des femmes, la participation citoyenne, etc. Aujourd’hui, cela n'a pas totalement disparu mais on se situe davantage sur un versant intégration, au sens normatif, avec une dimension disciplinaire et une propension au contrôle plus importantes. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’on revient à l’idée de «classes laborieuses, (il vaudrait mieux dire classes non laborieuses) classes dangereuses», mais le risque tendanciel est de se limiter à l’alternative suivante : intégration ou exclusion.

Il faudrait se demander comment on peut accorder une autonomie aux travailleurs sociaux, et comment en échange ces derniers peuvent intégrer les enjeux de gestion et de régulation des rapports sociaux sur un territoire donné, y compris à court terme.

Il s’agit d’une part de garantir une certaine efficacité du service. L’action sociale est en effet inséparable d’une certaine idée des rapports sociaux collectifs. Mais elle ne peut pas être réduite au maintien de l’ordre et à la survie. Cela implique une certaine appréciation de l’opportunité et des modalités d’interventions, qui ne peuvent pas être décidées seulement par une administration voire même des élus

Il s’agit d’autre part de voir comment en définitive ces travailleurs sociaux de terrain peuvent répondre aux exigences légitimes de rationalisation des coûts : que peut-on leur demander ? Que peut-on exiger d’eux, sans remettre en cause leur identité profonde ? Comment aborder les enjeux de transmission des informations, de respect du secret professionnel, etc. ? Sur ce dernier aspect, on assiste à l’heure actuelle à de nombreuses tentatives législatives et réglementaires de remises en cause, ayant pour objectif de favoriser la transmission de données sur les familles et plus généralement les bénéficiaires de l'assistance, et contre lesquelles les assistants sociaux se sont d’ailleurs élevés.

On a tenté de spécialiser certains travailleurs sociaux, en matière de logement par exemple. Plus globalement, on a le sentiment d’une oscillation entre polyvalence et spécialisation, avec des tentatives de combiner les deux. Est-ce que les travailleurs sociaux qui vont rejoindre le Grand Lyon ne vont-ils pas devoir se spécialiser de fait sur les domaines de compétences de la nouvelle métropole, c’est-à-dire le logement, l’emploi, etc. ?

Les dernières réformes du diplôme de travailleur social et de CESF n’ont pas été dans le sens d’une spécialisation. L’idée de faire une année supplémentaire plus spécialisée n’a pas été retenue. On peut spécialiser les travailleurs sociaux, mais le but des promoteurs de l’action sociale a toujours été l’action sociale globale, c’est-à-dire la prise en compte d’un ensemble de dimensions. Cela signifie que même si on est spécialisé sur la résolution des problèmes liés au logement, il faut partir des conditions d’insertion sociale et économique du ménage en général pour pouvoir le faire.

Dans la dernière réforme de la formation, on note cependant que la dimension juridique et réglementaire, à travers l’accès aux droits, a pris de l’importance. Auparavant, les dimensions médicale, psychologique, sociologique et anthropologique, avaient été successivement mises en avant. Aller dans le sens de cette spécialisation-là, en incitant au développement des compétences juridique, tout en  conservant un cadre global, peut constituer une piste pour le Grand Lyon.

1 F. Dubet, Le Déclin de l’institution, Seuil, Collection : L'épreuve des faits, 2002
2 F. Aballéa, Sociologie de l’intervention sociale, déprofessionnalisation d’un métier, désinstitutionnalisation d’un secteur, Octarès, Toulouse, 2014.
3 J.-N. Chopart (dir.), Les mutations du travail social. Dynamiques d'un champ professionnel, Dunod, 2000.
4 J. Ion, Le travail social au singulier, Dunod, 1998.
5 F. Aballéa, I. Benjamin, F. Ménard, Les conseillères en économie sociale et familiale : inscription professionnelle, activités, compétences et savoirs, Syros, 1999. (Quatrième édition entièrement remaniée avec P. Kertudo et F. Brunet, parue en 2011 aux éditions de la Découverte, sous le titre « Le métier de conseiller(ère) en économie sociale familiale : Professionnalité et enjeux »).