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Le travail social face à la métropolisation : les enjeux de la décentralisation


Michel Chauviere
sociologue, directeur de recherche émérite CNRS, Centre d'Etudes et de Recherches de Sciences Administratives et Politiques

Interview de Michel CHAUVIERE

Le travail social ne relève pas de blocs de compétences. Un tel raisonnement génère une représentation de l'action sociale non plus globale, politique, tenue par une doctrine, mais "chosifiée et segmentée"

Le champ de l'intervention sociale (qui recouvre peu ou prou les domaines des politiques sociales, de l'action sociale et du travail social) a connu ces dernières années des transformations profondes et continue à être traversé par de nombreux débats. La métropolisation de l'action sociale qu'engage le Grand Lyon au début de l'année 2015, en prenant pour son territoire la compétence jusqu'à présent dévolue au Conseil général, prolonge en quelque sorte ces transformations ; mais la réforme territoriale en cours pourrait aussi exacerber les différentes questions et tensions qui traversaient ce champ avant ce nouveau mouvement de décentralisation.

Michel Chauvière est sociologue, Directeur de recherche émérite au CNRS, membre du Centre d’Etudes et de Recherches de Sciences Administratives et Politiques (Paris 2). Il est notamment l’auteur de Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation, La Découverte, coll. « Alternatives sociales », 2007 ; et L’intelligence sociale en danger. Chemins de résistance et propositions, Paris, La Découverte, 2011.
Dans cet entretien il revient sur les enjeux du travail social dans le contexte de la création de la Métropole de Lyon.

12 septembre 2014 | Mots-clés Travail social | Fils rouges politiques publiques

Pourriez-vous synthétiser les grands enjeux de l’évolution du travail social ces dernières années, et décrire la manière dont la métropolisation de l’action sociale en cours sur le territoire du Grand Lyon va interagir avec ces questions ?

Depuis deux décennies, les choses évoluent. La division du travail est en train de se développer de manière structurelle et importante

Il faut d’abord s’entendre sur ce qu’on appelle le « travail social ». A minima et historiquement, il désigne une quinzaine de professions plus ou moins protégées par des diplômes d’Etat, parfois réglementées (la profession d’assistante sociale l’est, pas celle d’éducateur), qui se déclinent en quatre filières :

  • La filière des assistantes sociales, qui interviennent – souvent en première ligne – dans les domaines de l’aide sociale, du suivi des populations, des réponses aux droits, etc. 
  • La filière éducative, c’est-à-dire tout ce qui s’est construit autour de l’enfance, en dehors de l’école : l’enfance délinquante, l’enfance handicapée, la protection de l’enfance, l’insertion par l’économique (qui est arrivée plus tard), etc. Il existe plusieurs catégories d’éducateurs, issues de scissiparités historiques : les éducateurs techniques (spécialisés et non spécialisés), les éducateurs de jeunes enfants, les moniteurs-éducateurs, les aides médico-pédagogiques (AMP).
  • La filière de l’aide à domicile, qui regroupe les anciennes travailleuses familiales devenues les techniciennes d’intervention sociale et familiale (TISF), et d’autres métiers souvent moins professionnalisés.
  • La filière de l’animation socio-culturelle ou socio-éducative.

Cette configuration relevait traditionnellement du niveau III de qualification. On avait en effet pensé que le travail social était quelque chose de sérieux, qui justifiait une formation de niveau bac+2, même si en réalité elle se faisait la plupart du temps en 3 ans, d’où la revendication de certains corps, notamment celui des assistantes sociales, d’obtenir une reconnaissance à bac+3. Les travailleurs sociaux, qui sont plusieurs millions, ont donc obtenu des diplômes d’État, ainsi que des conventions collectives, consolidant cette option. Ces travailleurs sociaux de niveau III de qualification étaient capables d’aller au contact des gens, d’être sur le terrain, et d’être en même temps des gestionnaires de leur établissement ou de leur service. Autrement dit, la division du travail n’était pas très marquée.
Depuis deux décennies, les choses évoluent. La division du travail est en train de se développer de manière structurelle et importante, avec d’un côté un renforcement considérable des niveaux I de qualification (ingénierie, direction générale, cadres supérieurs), et de l’autre côté une dégradation des niveaux de qualification inférieurs vers de l’exécution. La plupart des travailleurs sociaux ne sont en effet plus de niveau III, mais de niveau IV ou V. S’il n’existe pas, pour la filière des assistantes sociales, de niveaux IV et V, la filière éducative a en revanche laissé se développer des niveaux de qualifications moindres (les moniteurs-éducateurs, à la différence des éducateurs spécialisés, sont de niveau IV, et les Aides Médico-Psychologique, AMP,  de niveau V), pour s’occuper des populations dont les besoins étaient considérés comme moins exigeants. On a estimé, par exemple, que les personnes handicapées adultes n’avaient pas besoin d’éducateurs de niveau III, que des AMP proches de l’aide à domicile feraient l’affaire. Mais qui dit sous-qualifiés, dit aussi sous-payés.
Ces questions de niveaux de qualification, en rapport avec les populations et leurs problèmes, font l’objet de débats. Certains disent que pour s’occuper d’une personne très désocialisée, il suffit d’avoir le « truc » et qu’il n’y a pas besoin d’avoir bac+2. Ce discours, qui contrarie les efforts de qualification à bac+2, a pris de l’importance et justifie une sorte de déqualification générale. Alors que le renforcement des niveaux I et II de qualification accentue les dimensions « programme », « management », « gestion », « négociation de parts de marché », etc., les niveaux III et IV servant à faire fonctionner les programmes.
Par ailleurs, il faut souligner que le secteur associatif était auparavant largement influencé par les valeurs et le modèle du secteur public, et que des textes comme la convention collective de 19661  en favorisaient la régulation. Or, cet ensemble est en train de subir une désinstitutionalisation qui ne garantit plus les niveaux de qualification historiques – donc le sérieux –, notamment en raison de contraintes budgétaires. Quand les fonds publics viennent à manquer, qu’on recrute des stagiaires, qu’on multiplie les niveaux inférieurs, quand l’action sociale publique n’a plus de doctrine centrale, quand on généralise le modèle du marché (l’appel à projets, la mise en concurrence), et qu’on organise tout le social selon un système d’opportunités (l’investissement, le modèle actuariel, etc.), progressivement, toute cette formation historique se dégrade.
Globalement, on peut donc dire qu’un processus de division et de déqualification du travail social s’est déroulé sur une période de 20 ans.

1 Convention collective nationale de travail des établissements et services pour personnes inadaptées et handicapées du 15 mars 1966.

En quoi ces deux phénomènes de division du travail et de déqualification sont-ils liés ?

L’action sociale ne relève pas de blocs de compétences !

La division du travail social a des effets déqualifiants. Elle est le résultat d’un double mouvement : l’augmentation des problèmes sociaux d’un côté, l’investissement du champ social par des entreprises lucratives d’un autre côté. Ces dernières sont attirées par la subsistance de quelques poches de solvabilité (avec l’allocation adulte handicapé, les héritages, certaines personnes handicapées ont des ressources ; c’est pareil pour les personnes âgées). Elles viennent parasiter et concurrencer les associations, avec des discours mystificateurs comme celui de l’économie sociale et solidaire (cf. les « coachs » qui prétendent remettre une famille debout en 6 mois, alors que les éducateurs en milieu ouvert prennent leur temps, sont plus cliniciens, et sont parfois accusés de manquer de résultats). Elles contribuent ainsi d’un éclatement du milieu du travail social, qui est désormais un peu public, un peu associatif, un peu privé lucratif… et donc sans unité. Or sans unité du champ, la question de la qualification s’avère plus complexe. 
Il y a également eu un effet pervers de la décentralisation et de la construction européenne. Trois thèmes ont été mis en avant pour accompagner le processus de décentralisation : la proximité, la transversalité, et la démocratie. On s’est cependant leurré en pensant que la proximité était une valeur en soi. Il aurait fallu se demander exactement ce dont il s’agissait et quels rôles revenaient aux professionnels. Pour ce qui est de la démocratie, sa mise en lumière n’a pas empêché des « baronnies » de se reconstituer au niveau départemental, où on ne peut pas dire que les contre-pouvoirs aient été très importants. Quant à la transversalité, l’histoire a montré que la segmentation et la sectorisation continuaient de prédominer : les budgets sont segmentés, il n’y a pas de fongibilité des crédits, les départements sont de plus en plus sinistrés, enfin ils ne peuvent guère utiliser la fiscalité locale qui a ses limites. C’est vrai pour des départements qui n’ont pas beaucoup d’activités économiques, comme la Creuse, mais aussi pour les départements franciliens : la péréquation entre les Hauts-de-Seine et la Seine-Saint-Denis fonctionne, par exemple, assez mal. 
On a fait le choix de décentraliser l’aide sociale à l’enfance au niveau départemental, mais on ne s’est jamais vraiment interrogé sur le fait de savoir si ce choix était fondé et légitime. Le ministre de l’intérieur, Gaston Deferre, mettait la pression sur les fonctionnaires de la Direction de l’action sociale (DAS) pour qu’ils se prononcent rapidement sur la question. Il existait un conflit entre deux options :
-    Les uns estimaient que l’aide sociale à l’enfance était une mission régalienne de l’Etat comme l’école, donc non décentralisable, quitte à la déconcentrer en partie ;
-    Les autres, qui l’ont emporté, se nourrissaient du rapport Bianco-Lamy de 19802 , qui a relégitimé la question de la famille dans la protection de l’enfance, en disant que pour bien protéger l’enfant, il fallait une politique familiale plus intense, et que la protection de l’enfant était donc un service aux familles3.
Quand on y pense, le raisonnement en termes de blocs de compétences fait froid dans le dos. L’action sociale ne relève pas de blocs de compétences ! Cela a généré une représentation de l’action sociale non plus globale, politique, tenue par une doctrine, mais « chosifiée » et segmentée. L’action sociale est devenue une « entreprise », c’est-à-dire un ensemble de choses à gérer au cas par cas, selon le modèle le plus pragmatique des politiques publiques. Avec la décentralisation, on n’a pas simplement transféré les compétences du centre vers la périphérie, on a, sans le faire exprès, réifié toute l’action sociale.
En procédant de cette manière, les pouvoirs publics ne se sont plus appuyés sur des corps de métiers mais sur un nouveau type d’acteurs : les opérateurs. Il y a alors eu scission entre professionnels et opérateurs historiques qui auparavant étaient bien moins différenciés. Mais qui sont ces opérateurs avec lesquels les collectivités travaillent aujourd’hui ? Les associations principalement, mais aussi le secteur lucratif. On est passé outre la distinction entre secteurs public, associatif, lucratif, parce que tous sont considérés comme des opérateurs susceptibles d’être mis en concurrence pour résoudre un problème à un endroit donné. Si les pouvoirs publics se sont longtemps appuyés sur les corps de métier en favorisant leur place, leur niveau de qualification, leur responsabilisation, une éthique de responsabilité, ils ont fini par se détourner de cette orientation existant depuis la création des assistantes sociales, au profit d’un modèle plus « industriel », mieux géré, plus rationnel, renvoyant aux théories anglo-saxonnes des politiques publiques : définir un problème, l’instruire, mobiliser les ressources, mettre en œuvre, évaluer les résultats… et passer au problème suivant.

2 Rapport de J.-L. Bianco et F. Lamy, « L’aide sociale à l’enfance demain », mai 1980.
3  Il faut ici rappeler que la protection de l’enfance a un visage administratif, mais aussi un visage judiciaire, depuis les lois de 1958 et 1959, qui créent l’assistance éducative sur décision du juge dans l’intérêt de l’enfant, y compris contre ses parents s’ils n’y adhèrent pas. Cette autorité du juge pour intervenir contre les parents est un reste de l’ancien système de déchéance paternelle du XIXème siècle. L’administratif, lui, n’a pas autorité pour intervenir contre les parents. Qui dit service dit nécessairement contractualisation du rapport entre l’autorité administrative et les parents. En d’autres termes l’autorité administrative ne peut intervenir que s’il y a un contrat. S’ajoute à cela le fait que lorsque le juge prend une décision, c’est le Département qui paye. On arrive en définitive à une situation de tension où le Département doit contractualiser avec les parents pour pouvoir agir et où il est da ns l’obligation de payer ce qu’il ne décide pas, ce qui est contraire au principe de la décentralisation.

La métropolisation de l’action sociale constitue-t-elle une étape supplémentaire de ce mouvement que vous présentez ?

J’ai le sentiment qu’on avance comme en 1982-1983, sans se poser la question des personnels qu’on gère comme des compétences mobilisables et transférables selon les besoins.

C’est une étape supplémentaire. Le système d’action sociale historique est éclaté. Le « très social » reste dans le giron de l’Etat parce que personne ne souhaite s’y intéresser, la protection de l’enfance est départementale, le médico-social relève d’un système régionalisé via les Agences régionales de Santé (ARS) depuis la loi “Hôpital, patients, santé, territoires” (HPST)4 , et la protection judiciaire de la jeunesse se décale vers le pénal comme suite à la série des politiques sécuritaires des années 2000. Toute pensée d’ensemble a donc disparu. 
Pour que cela fonctionne malgré tout, on assiste, par le bas, à une dégradation des qualifications, et par le haut, à une augmentation des qualifications d’ingénierie au sens large. Les acteurs se sont également multipliés et concertent à tout propos. Cela conduit à un gaspillage de fonds publics considérable en même temps qu’à la désespérance des professionnels qui ont l’impression de perdre énormément de temps à nourrir la machine administrative et informatique, au lieu de s’occuper des gens à travers le métier qu’ils ont choisi.
Quant à la réforme territoriale actuelle, celle-ci n’est pas encore faite. Le gouvernement n’est pas très clair dans ses intentions, et des incertitudes demeurent. Si les régions sont regroupées, le nombre d’ARS sera réduit. Si le département disparaît, l’avenir de ses compétences se posera : une partie ira sûrement à l’intercommunalité, une autre partie peut aller vers la Région. Le médico-social risque d’être encore davantage absorbé par le sanitaire, mais la justice ne suivra probablement pas ce mouvement, puisqu’elle est déconcentrée et pas décentralisée. Si les Pays de Loire et la Bretagne fusionnent, où se situera le chef-lieu ? Que se passera-t-il  ? J’ai le sentiment qu’on avance comme en 1982-1983, sans se poser la question des personnels qu’on gère comme des  compétences mobilisables et transférables selon les besoins. À ce titre, la présence de directeurs des ressources humaines à tous les niveaux est symboliquement très signifiante. 
Le cas de Lyon me semble intéressant, parce que la métropole lyonnaise va absorber sur son territoire les compétences actuelles du Grand Lyon et du département du Rhône, donc une bonne partie des missions de l’action sociale. C’est un exemple unique. Il y a eu en 2013 en Alsace une tentative de fusionner les deux départements dans la région, mais le référendum local a écarté cette option. Le rapprochement entre certaines régions, comme la Bourgogne et la Franche-Comté, ou les deux Normandie, semble pertinent, mais ce n’est pas le cas partout. Cela donne l’impression, comme en 1982-1983, d’un « meccano institutionnel », déconnecté des populations et des professionnels, réalisé sans débat démocratique. Les choses ont visiblement été plus réfléchies à Lyon, mais l’ont-elles été sur la base d’enjeux fondamentaux, ou pour des raisons politiques ?

4 La loi “Hôpital, patients, santé, territoires” (HPST) a été élaboré à l’issue d’un long processus de concertation et d’échanges, des débats issus notamment de la commission Larcher, des échanges des états généraux de l’organisation des soins (EGOS) et des conclusions des rapports Ritter et Flajolet.

Dans le cas de Lyon, il s’agit de faire de la future métropole un espace de solidarité.

La solidarité ne peut pas être réduite à un état d’âme.

Il faut donc se demander si la solidarité peut être mise en œuvre à un niveau local ou territorial. Je trouve que la plus grande réalisation française en la matière, c’est la sécurité sociale. Le système a beau, depuis trente ou quarante ans, être déclaré en déficit, incapable de faire face, il tient le coup, même s’il est en difficulté et s’ouvre à la concurrence. Pour preuve, il existe encore des Urssaf veillant à ce que les cotisations dues soient payées. Or ce système est d’essence nationale, même s’il est déconcentré. Il est encore protégé par un État qui empêche qu’il soit livré aux fonds de pension et qui préserve son argent du risque économique, pour servir sa finalité, c’est-à-dire la redistribution sous forme d’allocations et de prestations. 
La solidarité ne peut pas être réduite à un état d’âme. Elle passe par des institutions et s’inscrit dans la durée. Quand Robert Lafore5  utilise l’expression « département providence », il note la montée en puissance de l’utopie d’un tel département et s’interroge sur la possibilité de son existence. Une éventuelle « métropole providence » me semble devoir faire face aux mêmes difficultés, pour une raison simple : constitutionnellement, il n’y a qu’un seul territoire en France, c’est le territoire national. Les autres territoires ne sont pas des territoires de légitimité, mais d’exécution et de réalisation. Je ne vois pas ce qu’il y a de nouveau avec la métropolisation, alors que la Constitution reste ce qu’elle est. Dans une VIème République on pourrait peut-être imaginer un système différent.

5 R. Lafore, « La décentralisation de l’action sociale, l’irrésistible ascension du “département providence” », in Revue française des affaires sociales, n° 4, 2004.

Pensez-vous néanmoins qu’il y ait un avantage de ce niveau d’intervention, qui serait plus cohérent par rapport aux évolutions de l’action sociale, en termes de proximité, de cadre de travail pour les travailleurs sociaux, et qui pourrait alors être généralisé ?

On ne peut pas généraliser à partir d’un cas et de ses seuls résultats. Un rapport de force politique favorable est également nécessaire. Cela dit, on ne sait pas à quel moment on disposera des résultats de l’expérience lyonnaise qui a pour elle différentes raisons : elle paraît intéressante au plan de la mobilisation sociale, elle favorise des économies de gestion, elle va dans le sens de la suppression du département... Mais les économies annoncées par le Président de la République justifiant cette disparition des départements sont-elles réelles ou imaginaires ? Qui peut en apporter la preuve ? La clause de compétence générale, à laquelle tiennent toutes les collectivités locales – à commencer par les régions – fait que, dans le champ du handicap, la région Île-de-France, par exemple, fournit des moyens alors que le handicap ne fait pas partie de ses compétences obligatoires. Or, ce que j’ai compris du discours du Président de la République annonçant le nouvel acte de décentralisation, c’est qu’on se promet d’être très vigilant sur la division du travail et la répartition des compétences, pour éviter les doublons – qui existent – et donc le gâchis financier. Les collectivités locales ne le voudront pas forcément, car cette orientation va contre les idées de libre administration et de transversalité.
En ce qui concerne un éventuel intérêt de la métropolisation pour les travailleurs sociaux, ces derniers sont déjà dans la métropole, dans les quartiers, et vont rester là où ils sont. Le fait qu’ils dialoguent avec la métropole ou le département importe peu. 

Et en termes de protection de l’enfance, vous pensez que la Métropole n’a pas d’intérêt non plus ?

Il faut mailler les métropoles avec des moyens humains qualifiés.

Je ne vois pas ce qu’elle ferait de mieux que ce qui existe actuellement. Comme le Département, elle n’aura pas de pouvoir judiciaire, alors qu’une partie de la protection de l’enfance doit continuer à relever du judiciaire. Aujourd’hui, quand le système du contrat de parentalité ne fonctionne pas, les Départements se tournent vers le parquet. En outre, jusqu’à présent, on n’a pas fait la preuve, avec la décentralisation, d’une amélioration de la transversalité des politiques. On a, au contraire, conservé une gestion associée à des financements très sectorisés.
La proximité est un argument un peu rhétorique – sauf si vraiment on décide d’investir les quartiers – car les professionnels sont déjà sur le terrain. Prenons l’exemple du XXe arrondissement parisien, qui rassemble tout de même plus de 200 000 habitants : il est pertinent pour des solidarités de voisinage, mais pas pour l’implantation économique. Inversement, sur la question des jeunes, la taille moyenne de l’arrondissement n’empêche pas les politiques sécuritaires. Il ne s’agit pas, en réalité, d’un problème de proximité géographique, mais de moyens humains. On ne peut pas se passer de professionnels qui vont au contact des bandes, qui savent aller au domicile des personnes âgées dépendantes, etc. La qualité de service est assurée, dans une large mesure, par des professionnels qualifiés et en nombre suffisant. Or au niveau municipal, il y a un turn over considérable chez les opérateurs qui viennent en aide aux personnes âgées. Les gens sont substituables les uns aux autres, ce qui déshumanise les relations.
Il faut donc mailler les métropoles avec des moyens humains qualifiés. On ne peut pas se contenter de groupes associatifs éphémères, même très compétents, ou de bénévoles. Il faut repenser des institutions durables avec des professionnels stables. En l’état actuel de réduction des moyens disponibles et d’exigence de rentabilité partout, on va à la catastrophe. On va rationaliser, organiser, faire appel à des experts de niveau I ou II de qualification, et non plus à l’axe historique de l’action sociale.

La métropolisation risque-t-elle dans ce cas de renforcer la déqualification ?

Elle va, en tous cas, renforcer les enjeux de qualification et d’organisation du travail, en faisant notamment appel en masse à des fonctions d’ingénierie et d’expertise sociale. Ce sont là des gens qui ne viennent souvent pas des métiers sociaux, qui n’ont pas de pratique de terrain, qui n’ont jamais vu une personne handicapée ou âgée, mais qui ont fait Sciences Po, des masters en sociologie appliquée ou en développement social, et qui sont prêts « à se vendre » aux collectivités locales pour penser et évaluer les systèmes, ou pour intervenir en tant que consultants. 
Les répercussions pour les personnes en place sont directes, étant désormais chassées des lieux de responsabilité, et renvoyées à des fonctions inférieures d’exécution, sous le contrôle des « ingénieurs ». Ce processus ne peut pas être ralenti par la métropolisation, même s’il ne s’aggravera peut-être pas. Lorsqu’on manque de moyens, une solution consiste à diviser le travail selon le modèle industriel classique :
-    D’un côté, l’intelligence technique des ingénieurs, qui sont capables de construire des projets, de lever des fonds, d’intervenir dans des colloques, de « conseiller le prince » et qui perçoivent des salaires élevés ;
-    D’un autre côté, la prolétarisation des travailleurs sociaux, qui sont au contact des gens, et dont les salaires sont très faibles : un éducateur débutant qui habite Paris aujourd’hui ne trouve pas à se loger, même en collocation ou en couple.

Pensez-vous que les spécificités des professionnels puissent se retrouver diluées, si des travailleurs sociaux se rapprochent, ou sont mis dans les mêmes locaux que les intervenants de la politique de la Ville (professions de médiation, etc.) ?

Les travailleurs sociaux sont en danger, car ils se trouvent confrontés à une concurrence déloyale financée par les pouvoirs publics, hors système d’habilitation

Il faut dépasser cela. On a laissé se développer toutes sortes de petits métiers et inventé des cadres d’emploi en tout genre qui ne correspondent pas tous à des métiers. Jean-Noël Chopart6  avait estimé qu’il y en avait 200 à 300. Certains pays ont été plus vigilants : en Suisse, dans les Hautes écoles de travail social, il y a toujours le triptyque « assistance / éducation / animation ». La médiation ne suffit pas à faire un métier, l’accompagnement non plus. Un éducateur qui fait de l’assistance éducative en milieu ouvert, par exemple, fait de la médiation. La multiplication incontrôlée des métiers a été une erreur, parce qu’elle crée entre eux une concurrence largement inutile alors qu’ils devraient coopérer au service des gens.
Il s’agit aussi d’enjeux financiers, parce que les personnes qui relèvent d’un nouveau cadre d’emploi sont moins payées, dans la mesure où elles ne sont pas immédiatement protégées par des conventions collectives. En même temps, l’argument selon lequel le travail social a besoin de conventions collectives, de cadres, etc., a perdu de sa force. Les travailleurs sociaux sont en danger, car ils se trouvent confrontés à une concurrence déloyale financée par les pouvoirs publics, hors système d’habilitation : sur le sujet des enfants autistes, par exemple, les foyers, les hôpitaux de jour, fonctionnent selon certaines règles, mais pour les loisirs, des organisations extérieures interviennent, qui n’ont pas les mêmes règles et ne sont pas soumis aux mêmes évaluations.
Il faudrait que la métropolisation permette d’aborder ces sujets, d’abord en prenant conscience du problème, sans le nier. Or, j’ai peur qu’elle ne renforce que les processus gestionnaires.
Je suis plutôt pour la polyvalence des travailleurs sociaux. La spécialisation correspond souvent à de faibles niveaux de qualification, qui ne facilitent pas la progression dans le métier. D’ailleurs, le cadre d’emploi de référence dans les départements est assistant socio-éducatif, avec une qualification de niveau III qu’on soit éducateur, assistante sociale, CESF, ou éducateur technique spécialisé. Ce qui n’est sans doute pas une mauvaise chose. À condition toutefois de ne pas perdre la spécificité des branches professionnelles. Les éducateurs savent faire certaines choses qui ne s’improvisent pas, concernant notamment la part « clinique » essentielle de leur métier, l’art de s’intéresser à l’autre dans sa singularité. L’assistante sociale a aussi cette part clinique, mais elle est plus encadrée par l’administratif et le droit. 

6 J.-N. Chopart (dir.), Les mutations du travail social. Dynamiques d'un champ professionnel, 2000.

La métropolisation peut-elle alors être un moyen de renforcer la polyvalence, et comment ?

Oui, si elle est associée à une politique de respect des spécificités générales de ces métiers, sans faire trop de distinctions, parce qu’ils sont quand même assez proches les uns des autres. Il y a des fondamentaux à respecter : l’apprentissage du travail en commun par exemple, non pas comme une injonction administrative mais comme un élément de culture professionnelle partagée. On ne peut pas découper l’humain comme dans la médecine technique. Si la métropolisation pouvait aller dans ce sens, ce serait intéressant.
Il faut pour cela des moyens, des formations, un climat. Or, le climat actuel n’est pas idéal. Les gouvernements, les hommes politiques, ne peuvent pas continuer à sous-entendre que les professionnels gaspillent l’argent public, qu’ils sont maltraitants, que les usagers ne sont pas contents d’eux, etc. Ce discours est tenu fréquemment à propos de tous les métiers de l’humain : les magistrats, les psychiatres, les chercheurs, les intermittents, etc. Les médias, évidemment, n’améliorent pas les choses.
Si au sein de la future métropole, des gens sont sensibles à cela, et que les problèmes peuvent être abordés au-delà de la bonne gestion et de la rationalisation, ça peut peut-être donner quelque chose, mais il faut une doctrine.

Justement, à quels enjeux le Grand Lyon doit-il rester attentif ?

Nous sommes les héritiers de ce que j’appelle le « social réalisé » par nos ancêtres – en particulier les radicaux-socialistes et les catholiques sociaux – qui se sont battus depuis la Troisième République pour créer les fondements de notre politique sociale actuelle

Dans le dernier livre que j’ai écrit7 , qui répondait d’ailleurs à l’avant dernier8  perçu comme trop négatif, je me suis posé la question du mot « social » dans la dénomination « travail social ». Nous sommes les héritiers de ce que j’appelle le « social réalisé » par nos ancêtres – en particulier les radicaux-socialistes et les catholiques sociaux – qui se sont battus depuis la Troisième République pour créer les fondements de notre politique sociale actuelle, ses catégories, ses grands domaines d’intervention. À cela correspond l’apparition d’acteurs sociaux organisés, les syndicats, mais aussi les mouvements familiaux, les premières assistantes sociales, etc.
Quand on observe « social réalisé », les éléments qui font sa force et qu’on est en train de liquider, sont les suivants :
-    Le droit, pas uniquement réglementaire, mais aussi instituant : les droit-créances, le droit des gens et pas simplement des usagers. Quand on lit les travaux d’Alain Supiot9  sur le droit du travail et son recul, on se rend compte que les choses n’évoluent pas bien. Le droit du travail créait des obligations plus fortes et était beaucoup plus structuré que le droit des usagers, un droit faible dont on ne peut se satisfaire.
-    Les institutions : le social ne peut pas être réduit à des dispositifs, des réseaux, des parcours, et autres éléments insaisissables. Si les métropoles n’arrivent pas à penser leurs institutions − au sens le plus riche du terme comme organisations « vivantes » et pas simplement comme cadres administratifs ou formels − elles vont se retrouver dans un système essentiellement réifié, marchand, et non régulable, qui se détournera des intérêts des gens.
-    Les savoirs : les gens ne travaillent pas qu’avec leur cœur, leur sensibilité, ou leur subjectivité. Il faut entretenir des savoirs.
-    La « clinique » : il s’agit d’un élément très spécifique, davantage que les trois premiers, qui ne sont pas propres au travail social. La clinique du travail social se nourrit du droit, des institutions, des savoirs garantis par la qualification.
Le Grand Lyon doit être en alerte sur ces quatre piliers qui forment un système.

7 Chauvière M., L’intelligence sociale en danger. Chemins de résistance et propositions, Paris, La Découverte, 2011.
8 Chauvière M., Trop de gestion tue le social, Essai sur une discrète chalandisation, La Découverte, coll. « Alternatives sociales », 2007. 
9 Par exemple : A. Supiot, Le droit du travail, 2006 et Critique du droit du travail, 2007.

Pour finir, quelles questions aimeriez-vous poser au Grand Lyon ?

La question suivante : avez-vous une doctrine ? Quel est le sens du  projet ? Si les gens comprennent où ils vont, ils acceptent plus facilement de réfléchir à la manière d’y aller.
La construction de cette doctrine doit cependant prendre en compte deux impératifs :
-    Il faut cogérer le secteur avec les professionnels, les préférer aux experts, les repositionner au centre, et faire confiance à leur savoir (cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas du tout d’experts, évidemment) ;
-    Il faut manipuler avec précaution l’argument de l’usager, parce qu’il est aussi une façon de renvoyer à la personne en difficulté la responsabilité de ses difficultés. On ne peut pas demander à des gens privés d’un certain nombre de « supports », comme dirait Robert Castel, de tout faire eux-mêmes. On doit leur apporter d’abord des aides et, ensuite, des moyens qui leur permettront de résoudre leurs difficultés.