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Solidarité, cohésion sociale et mixité


Interview de Mohamed IDRANI

La mixité est un moyen pour démontrer les capacités des jeunes à réussir sérieusement et pour faire tomber les préjugés

Mohamed Idrani est président du club de football de Villeurbanne Saint-Jean.

Situé entre le canal de Jonage et Vaulx-en-Velin,  Saint-Jean est le plus petit quartier de Villeurbanne. Cette ancienne étendue de terres cultivées mais inondables, longtemps ballottées entre des bras fluviaux instables, a connu une profonde transformation à la fin du 19e siècle avec la construction d’une digue « insubmersible » (actuellement le périphérique Laurent-Bonnevay) et l’inauguration du canal de Jonage qui ont dessiné une double frontière qui sépare le quartier du reste de la ville. Cependant, la maîtrise des débordements du Rhône à partir des années 1950 va permettre une urbanisation du quartier qui se fera de manière composite, mêlant grands ensembles de logements sociaux, pavillons individuels, jardins ouvriers, entreprises et terrains de sport. Aujourd’hui le quartier comprend 1080 logements, essentiellement des logements sociaux (73%), et abrite 3121 personnes (chiffre de 1999) soit 3 % de la population villeurbannaise. La population se caractérise par sa jeunesse, une part importante des ménages à faibles revenus (23,8% contre 9,4% à l’échelle de l’agglomération lyonnaise) et une forte proportion d’employés et d’ouvriers dans la population active (76,7%). Ce quartier abrite également des activités industrielles et un centre d’animation. Il est intégré dans le Contrat Urbain de Cohésion Social de Villeurbanne.

Interview réalisée dans le cadre dans le cadre de la réflexion « Grand Lyon Vision Solidaire ».

28 décembre 2012 | Mots-clés mixité jeunes | Fils rouges discrimination

Quelle définition donnez-vous à la mixité ?

Lorsque des personnes d’âges, d’origines et de milieux professionnels différents se retrouvent pour partager un objectif, une passion, ou tout simplement une envie d’être ensemble par exemple pour jouer, je pense que l’on peut parler de mixité. Sur un terrain de football, on est un joueur, quelque soit son origine ou son métier. J’aurais aimé que dans la vie du club on aille plus loin encore dans cet objectif, mais ce n’est pas si facile. La mixité ne va pas de soi, il faut la construire.

Quand et dans quel contexte êtes-vous devenu président du club ?
En 2008, le club qui ne s’adressait qu’aux enfants, connaissait des difficultés de fonctionnement et notamment ne pouvait plus s’appuyer sur un nombre suffisant de bénévoles pour entraîner les enfants et encadrer les sorties. Les responsables n’avaient plus les motivations et l’énergie nécessaires pour continuer. Aussi, avec deux amis de 18 ans avec qui je partageais une expérience dans le  fonctionnement du club de foot salle de Saint-Jean, nous avons proposé de reprendre le club en le transformant en club d’adultes. Notre objectif bien sûr n’était pas d’éliminer les enfants, mais de marquer un renouvellement, de rassembler des adultes pour créer une nouvelle dynamique dans l’objectif à termes de ré ouvrir également le club aux mineurs.
Ce renouveau du club, nous l’avons véritablement souhaité dans un esprit d’ouverture et de mixité. Aujourd’hui, des jeunes de 16 ans et des plus de quarante ans, des chômeurs, des sortants de prison et des cadres de la SNCF, des ouvriers et des ingénieurs, se côtoient et défendent ensemble les couleurs du club. En 2012, le club compte quatre-vingt licenciés, deux équipes de foot salle et deux équipes de foot à onze.

Comment la mixité est-elle vécue au sein de votre club ?
Pour les licenciés, la mixité est un plus car le club va mieux depuis qu’il est dans un esprit d’ouverture. Les places sont rares par rapport aux demandes, et nous faisons de la discrimination positive. C’est ce qui nous a conduit l’an dernier, un peu par hasard il est vrai, à accueillir deux anglais et des liens amicaux se sont développés, c’était une belle expérience de rencontre. C’est ce qui nous conduit aussi chaque année à accueillir des joueurs de la DOUA. La mixité apporte, et elle est possible car le club est proche de Lyon, dans une certaine centralité. Les choses seraient plus compliquées si nous étions à quarante kilomètres de Lyon.
Par contre si la mixité est possible, le vivre ensemble reste difficile. On constate un racisme latent, comme l’attente d’un échec, de notre échec. Certaines personnes n’aiment pas nous voir réussir, je pense que c’est une question de génération. Les préjugés sont tenaces. Nous, nous connaissons et aimons la ville car nous y allons souvent, mais les gens de la ville ne nous connaissent pas. Ils voyagent aux quatre coins du monde, mais ne connaissent pas la cité voisine de la leur.

Vous sentez-vous « assignés à résidence » dans votre quartier ?
Il est évident que mes moyens ne me permettent pas d’habiter n’importe où. Cependant, je me sens d’abord libre de rester dans ce quartier où je vis bien. Je sais que pendant longtemps le quartier des chalets a eu une très mauvaise réputation, mais il est si agréable d’y vivre, notamment l’été, que je n’ai aucune envie d’aller en ville subir le bruit et ne pas pouvoir stationner facilement.
Les gens bougent quand ils ont envie de bouger. Il ne faut pas croire que les habitants des quartiers comme Saint-Jean ne sont pas mobiles. Ils vont d’ailleurs souvent en ville, mais ils en reviennent ! Ils sont nombreux à ne pas vouloir déménager pour partir vivre ailleurs, y compris ceux qui ont les moyens financiers, car il n’y a pas que des pauvres dans les banlieues. Et ce qui me rend optimiste, c’est de voir que les habitants et notamment les jeunes sont de plus en plus acteurs dans leur quartier, qu’un jeune n’hésite plus à parler à une vieille dame blanche, comme j’ai pu le constater lors de la réunion organisée à l’occasion de la visite du Maire. En effet, alors qu’une dame se plaignait de la présence des jeunes devant le centre commercial, un jeune l’a rassurée en lui disant qu’effectivement ils étaient capables de rester longtemps à discuter devant les vitrines sans pour autant  avoir des intentions de vols ou d’agression. Ces échanges sont prometteurs pour l’avenir.

Pourquoi avoir choisi de reprendre le club dans un esprit de compétition et non pas simplement de loisir ?
Un club en compétition donne une image plus sérieuse et permet d’engager le club dans un fonctionnement plus carré, avec des règles à respecter. Les gens du quartier demandaient un fonctionnement tenu du club, même si dans les faits ils avaient tendance à générer un esprit plus « cool » !
Lorsque nous avons lancé les équipes adultes à Saint Jean, les équipes adultes des autres clubs de la ville arrêtaient de fonctionner face aux difficultés. Depuis, des équipes se sont reformées aux Buers ou au Tonkin par exemple. Pour qu’un club fonctionne, il faut déléguer et responsabiliser les personnes qui s’engagent. Il faut surtout être sans pitié sur les comportements. Je tiens à préciser que ce sont très rarement ceux qui sont sans formation, sans emploi et parfois sortants de prison qui génèrent le plus de difficultés. Bien au contraire, les mieux lotis ou nantis sont souvent les plus arrogants et les plus provocateurs, comme s’ils voulaient prouver qu’ils existent…
Dès que l’on repère un risque de débordement, on discute avec les personnes concernées. Et, lorsqu’un joueur a un problème de comportement, nous discutons avec lui sur ses motivations et aussi sur des questions plus personnelles. S’il est responsable d’un comportement antisportif, c’est lui qui paie son amende, le carton jaune ou rouge. Je regrette que nous n’ayons pas plus de moyens pour aller au-delà du sport pour prendre en compte des problématiques de travail, d’hébergement ou de famille, car même si je suis éducateur de formation, j’atteints des limites ! Et je ne peux pas remplacer ceux qui touchent d’énormes subventions pour être sur ce terrain comme les éducateurs de prévention grâce aux dispositifs CUCS, ZUS, ZEP…

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous engager ?
Nous connaissons bien le quartier où nous avons grandi.  Nous connaissons bien la vie que des enfants et des jeunes peuvent mener et qui peut conduire jusqu’à la prison. Je connaissais aussi le club où j’étais venu entraîner des enfants, et c’est cette expérience qui m’a donné le goût pour l’animation, puis l’envie de devenir moniteur-éducateur alors que j’ai une formation professionnelle en mécanique. Je me sens en quelque sorte redevable envers le club qui m’a permis de trouver ma voie. Et nous sommes animés d’une forte volonté de nous battre, de ne pas renoncer,  de dire qui nous sommes, de démontrer que nous sommes capables de positif, d’agir sérieusement et même de réussir. C’est ce qui me motive.
La mixité est un moyen pour démontrer les capacités des jeunes à sérieusement  réussir et pour faire tomber les préjugés.
Lorsque j’ai pris la présidence du club, j’avais un idéal de mixité, j’espérais que des membres du Conseil de quartier viendraient nous soutenir, voire même intégrer le Conseil d’Administration. J’aurais aimé par exemple qu’un retraité du quartier qui ne soit pas d’origine immigrée soit trésorier de l’association pour que notre gestion et sa pertinence soient complètement transparentes.
Malheureusement nous n’avons pas atteint cet objectif. Les personnes du Conseil de quartier comme les bénévoles des autres associations ne sont pas engagées dans notre Conseil d’Administration et elles ne viennent pas non plus nous voir jouer sur le terrain à l’occasion des tournois, même à domicile. Nous avons vraiment des difficultés à trouver des personnes qui s’engagent et acceptent de prendre des responsabilités dans la durée.
Je regrette beaucoup ce cloisonnement. Cependant,  je ne désespère pas que les choses évoluent car l’image du club s’améliore et je sais qu’il faut du temps pour que les regards changent et que la confiance s’installe.

La Mairie de Villeurbanne vous soutient-elle dans votre volonté d’action et de mixité ?
La Mairie nous accorde une subvention de fonctionnement et nous aide lorsque nous avons besoin de matériel pour les tournois. En 2011, nous avons organisé un tournoi qui s’est très bien passé, où beaucoup d’enfants étaient présents. Nous l’avons organisé seuls avec le soutien de la Mairie car l’année précédente nous avions voulu associer des partenaires du quartier, mais les autres associations, notamment les associations sportives, n’avaient pas collaboré. L’an prochain, nous organiserons encore ce temps festif en mettant en place des activités pour les enfants qui étaient si nombreux et qui ont des talents à valoriser. Je ne doute pas qu’une fois encore la Mairie et le centre social nous aideront pour l’organisation de cet évènement. Contrairement à d’autres quartiers où j’ai pu travailler, le centre social de Saint Jean est vraiment porté par les habitants. Nous avons par exemple demandé à ce que les permanences emploi soient multipliées et mieux réparties dans la semaine et l’équipe des professionnels a su mettre en place un nouveau fonctionnement. Ces échanges sont positifs pour adapter au mieux ces structures aux besoins des habitants. Je regrette que de tels échanges ne soient pas possibles dans le cadre du CUCS, trop exigeant en nombre de réunions et de dossiers à élaborer. Nous n’arrivons pas à trouver notre place dans ce dispositif et ses schémas préétablis qui manquent considérablement de souplesse.
Par ailleurs, certaines positions des Mairies se révèlent de véritables remparts à l’action. Par exemple, nous entretenons d’excellentes relations avec l’association de foot en salle de Vaulx-en-Velin. Nous sommes dans une proximité géographique évidente, mais aussi dans notre façon de nous entraîner. Nous partageons le même état d’esprit et le même souci de qualité dans l’exercice de notre activité. Cependant la Ville de Vaulx-en-Velin ne finance qu’un club sportif par discipline et ne finançait donc pas le club de foot en salle avec lequel nous étions partenaires. La vie du club devenant vraiment difficile, son président a souhaité arrêter. Nous avons alors proposé aux licenciés d’intégrer notre association, mais la mise à disposition de la salle était supprimée pour ces personnes car elles devenaient adhérentes d’un club d’une autre commune, d’un club de Villeurbanne. Finalement, après de longues palabres, la Ville de Vaulx-en-Velin est revenue sur son principe et a accepté d’aider aussi ce club de foot en salle qui maintient donc son activité.
La mixité est un objectif des élus des Mairies et du CUCS mais ils n’en facilitent pas la mise en œuvre. Ils vont se plaindre de l’arrivée des financements du Qatar, mais ne savent pas réaliser les réalités des jeunes et des besoins sur le terrain. Les élus ne savent pas choisir leurs conseillers. Par exemple, les équipements sportifs du quartier sont mis à disposition d’autres associations de Villeurbanne et ces dernières viennent effectivement pratiquer le basket ou le handball ici. Cependant, elles viennent avec leurs adhérents et les habitants du quartier ne sont pas incitées à pratiquer ces autres sports. Des passerelles seraient à organiser pour faciliter réellement la mixité, mais les résistances sont encore nombreuses et les politiques ne les bousculent pas. La politique est en retard : plus que d’argent, nous avons besoin de mixité « en haut », de mixité de ville. Il faut travailler sur des bassins de population et non pas par sectorisation de ville. La jeunesse n’a pas de frontière.

N’a-t-on pas tendance aujourd’hui à cacher les problèmes socio économiques sous des problèmes ethniques ?
Il est évident que le problème est d’abord économique. Cependant, les politiques et les médias qui les relaient font exprès de se focaliser sur les problèmes ethniques car c’est plus facile. Ils jouent avec les peurs. Les politiques ont la volonté de diviser pour mieux régner. On divise pour mieux contrôler le pouvoir, un comportement particulièrement inquiétant pour l’avenir. La campagne des Présidentielles de 2012 a encore eu lieu sur les thèmes des quartiers et de la sécurité. C’est vrai qu’il y a des problèmes dans les quartiers, notamment en région parisienne ou à Marseille, mais il ne faut pas généraliser. La généralisation conduit à la division. Si depuis le 11 septembre, ce n’est plus le maghrébin qui est montré du doigt mais le musulman, il n’en demeure pas moins que c’est bien une volonté de division qui est à l’œuvre, alimentée notamment par certains politiques et les médias.

La situation socio économique conjuguée aux discriminations conduit-elle plutôt au repli identitaire, communautaire, ou religieux, ou bien génère-t-elle des comportements de délinquance ou encore incite-t-elle au départ vers d’autres pays ?
La réponse est dans la question car effectivement la situation socio économique et les discriminations génèrent ces différentes réactions.
Je connais toutefois très peu de jeunes qui soient partis à l’étranger car les gens restent malgré tout attachés à leur quartier et surtout aux liens familiaux. De plus, il faut avoir les moyens de partir et pas seulement financiers, il faut aussi un certain niveau. Certains jeunes sont effectivement dans le schéma « ce que tu subis, tu le renvoies » qui mène à la provocation, voire à devenir un voyou. Le problème vient de la société de consommation et de ses exigences qui conduit pour être sociables à faire des choses associales, à voler pour s’offrir le restaurant par exemple.
Le repli identitaire semble s’imposer. Pour construire un « nous », il faut construire un « eux ». Et nous sommes toujours perçus comme les immigrés. Cet état de fait renvoie le jeune à une appartenance à un pays qu’il ne connaît pas car il faut bien être de quelque part.
Quant à la religion, elle est plus présente ou visible aujourd’hui et c’est un plus qu’elle ne soit plus cachée ou réprimée. Les gens sont plus libres aujourd’hui d’affirmer leur religion. D’un modèle d’assimilation, on est passé à une reconnaissance des différences même si celle-ci est parfois et pour certains encore difficile à accepter.
Parmi nos licenciés, certains sont très peu pratiquants et d’autres beaucoup plus respectueux de la religion. Nous sommes partis l’an dernier participer à un tournoi en Espagne. Le soir, certains allaient faire la fête en boîte de nuit, d’autres ne boivent jamais d’alcool, mais tous étaient présents le lendemain pour être les meilleurs sur le terrain.
Je suis croyant et progresse dans ma religion, mais je conçois tout à fait que certains restent éloignés de la religion et me réjouis de voir que d’autres s’y épanouissent. L’essentiel, c’est le développement et le bien être personnel de chacun. L’argent n’est pas le seul moyen de s’enrichir et en ce sens, le choix de la chanteuse rappeuse Diam’s est un exemple. Elle a préféré se retirer du monde des strass et des vedettes pour s’investir pleinement dans la religion et elle se félicite de la sérénité qu’elle a ainsi trouvée.
Je ne veux pas faire de généralités, mais force est de constater que, pour de nombreuses jeunes femmes, l’engagement dans la religion et le port du voile sont sources de rayonnement et de joie. Il est important de changer de regard, de ne pas considérer ces jeunes femmes contraintes à un enfermement, mais au contraire avides de s’ouvrir et de progresser grâce à la religion.
J’ai voyagé au Sénégal, dans les Emirats et en Thaïlande, et j’ai mesuré les différences d’approches de la religion et vu qu’il était tout à fait facile de concilier les questions de religion et de vivre ensemble. Il suffit d’un minimum de tolérance et de respect mutuel entre les croyants et les non croyants.
La laïcité doit permettre avant tout de respecter toutes les pratiques religieuses. Je me sens profondément laïc et je rêve que mes neveux ou mes enfants puissent aller à l’école avec des petits catholiques et des juifs, mais malheureusement la tendance est plutôt au cloisonnement, à ce que chacun aille dans son école et c’est vraiment dommage. Aujourd’hui, la laïcité semble favoriser une certaine division, et à minima elle ne permet pas la mixité.