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A l'écoute des hommes violents


Sylvie Mauris-Demourioux | 29 novembre 2019 | Mots-clés accompagnement politiques publiques Violences | Fils rouges publics exclus

Dans le contexte Metoo, la rencontre avec Cécile agit comme un déclencheur pour le journaliste Mathieu Palain : c'est le début des six épisodes du reportage « Des hommes violents », diffusés en podcast par l’émission « Les pieds sur terre » de France Culture. Cécile est une jeune femme victime mais aussi auteure de violences conjugales. Elle le gifle à deux reprises, il la bat pendant trois-quart d’heure, elle porte plainte dans la foulée, a des jours d’arrêt, il porte plainte 5 mois plus tard. Au final, tous deux sont condamnés à suivre un stage de responsabilisation pour la prévention et la lutte contre les violences au sein du couple et sexistes, outil mis à disposition de la justice dans certains départements depuis 2014. Elle, au milieu des hommes violents. Là, Cécile découvre que son sentiment d’être une victime est partagée par ces hommes qu’elle écoute. Elle découvre aussi que la question qui la travaille, de savoir si elle a effectivement un problème avec la violence, n’est pas forcément une question qu’ils se posent, eux qui ont été « poussés à bout » par ces femmes.

Reportage de Mathieu Palain à écouter sur France culture

Curieux de mieux comprendre ces hommes, Mathieu Palain suit, pendant cinq mois, un groupe de parole organisé par le Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation (SPIP) de Lyon : un cadre collectif imposé aux hommes condamnés pour violences conjugales et dont le suivi thérapeutique individuel ne suscite ni travail d’introspection ni prise de conscience de la gravité, voire de la réalité de leurs actes. Pour les deux animatrices, le but premier est d’abord d’amener ces hommes à sortir du déni, à dépasser le sentiment de colère qui animent la majorité d’entre eux : s’ils sont là, ce n’est pas seulement la faute de la justice ou de leur femme provocatrice, revancharde ou manipulatrice, s’ils ont été condamnés, c’est que leur violence n’était pas de la légitime défense…  Le but est aussi d’engager une réflexion sur leurs représentations du couple et du rôle féminin, sur les droits de la femme dans la société, sur les raisons de la violence entre reproduction familiale et perte de contrôle, sur les « pathologies du lien ». C’est aussi un endroit pour dire ses peurs : peur de la récidive, de la perte de contrôle, peur que la catégorisation "d’homme violent", du fait de cette condamnation, ne rende toute vie de couple impossible.  Interrogés à la dernière séance sur ce qu’ils auraient aimé aborder, la réponse fuse : les femmes provocatrices, preuve que 5 mois ne sont pas toujours suffisants pour faire bouger les lignes. Autre demande : parler avec des femmes victimes mais aussi auteures de violences.

Documentaire coréalisé par Attiya Khan et Lawrence Jackman, 2017

Faire se rencontrer, dans un cadre professionnel et sécurisé et sur la base du volontariat, auteurs et victimes, directes ou indirectes, d’une même infraction ou d’infractions semblables, est le cœur de la justice réparatrice ou restaurative, démarche bien installée dans le monde anglo-saxon ou encore en Belgique et dont la semaine nationale s’achève aussi ce 22 novembre. Comme la justice pénale, son objectif est la restauration de la paix sociale : resocialiser l’auteur, éviter la récidive, réparer les victimes. L’espace de dialogue ainsi ouvert permet aux parties concernées de se réapproprier le conflit, de travailler sur le "pourquoi" et le "comment" de l'infraction, sur la compréhension des conséquences et de prendre une part active dans la recherche et la mise en œuvre de solutions réparatrices. Mais en matière de violences conjugales, la pertinence de cette démarche est controversée : les victimes ont-elles plus besoin de protection absolue contre des phénomènes d’emprise et/ou de menace ou d’un rôle actif et de pouvoir d’agir ? Cette question se pose particulièrement dans le cadre d'une action mettant en présence une femme victime et son compagnon violent. Mais pour certaines femmes victimes de violence, se confronter à l'auteur des violences est une étape du processus de reconstruction comme en témoigne Louise rencontrée par Mathieu Palain (épisode 5) ou encore le documentaire canadien A Better Man

Sur le terrain des rencontres collectives et anonymes, deux rencontres restauratives sur le thème des violences conjugales ont été menées : une à Strasbourg en septembre 2018, l'autre par l’Association thionvilloise d'aide aux victimes (ATAV) de janvier à octobre 2019 auprès de trois auteurs et trois victimes de violences conjugales d'affaires différentes. Si le processus est difficile, tant pour les victimes que pour les bénévoles associatifs, plus habitués à écouter ces dernières que les premiers, ces rencontres sont jugées constructives comme en témoigne une participante : « Moi je voulais guérir, me reconstruire. Si je suis entre guillemets vivante, le mot il est fort mais c’est tel qu’on le vit nous, aujourd’hui, pour moi, c’est grâce à la justice restaurative. Ça m’a empêché de penser à me suicider, parce qu’on arrive au bout du bout du bout du bout et on ne sait plus quoi faire. Mais la justice restaurative, elle t’aide à comprendre, à te comprendre toi-même, à comprendre l’auteur, comment il fonctionne, il faut tout déstructurer l’histoire, la remettre dans le contexte, on se donne des conseils à l’intérieur du groupe c’est comme ça qu’on apprend à penser et que les auteurs, ils se rendent compte de ce qu’ils ont fait parce qu’ils  nous voient pleurer, ils nous voient être hyper mal, ça sert à se reconstruire, à prendre un nouveau départ et que ce n’est pas fatal, qu’on peut se relever ».