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Accueil des migrants : les nouveaux visages de l'hospitalité


Laura Desmaris | 20 août 2018 | Mots-clés migrant Europe / international | Fils rouges publics exclus
Le courage de l'hospitalité (couverture de la revue Esprit)

Alors que la loi « asile et immigration » - déjà évoquée dans un précédent billet -  est adoptée par l’assemblée, et que la montée des nationalismes un peu partout en Europe et dans le monde nous amène à nous interroger collectivement sur notre rapport à l’hospitalité, la revue Esprit consacre son numéro de l’été 2018 aux initiatives relatives à l’accueil des migrants. Intitulé sobrement « le courage de l’hospitalité », ce recueil de textes coordonné par Fabienne Brugère et Guillaume le Blanc (philosophes rattachés à l’université de Bordeaux), divisé en trois parties : secourir, accueillir, appartenir - par opposition au triptyque européen : contrôler, trier, expulser -, nous éclaire quant aux multiples formes que peut prendre « l’accueil » dans une société que la question divise.

 

L'accueil des migrants : une question clivante

Alors que les états européens ont posé le diagnostic de « crise migratoire » sur l’afflux de personnes arrivant sur leurs côtes en vue de s’extraire de situations de guerres, misères, violences, dérèglement climatique, etc., l’attitude à adopter vis à vis des migrants divise l’opinion et menace la cohésion nationale tant une partie de la population leur est hostile.

Les actes, mesures et réactions inhospitalières à leur égard se multiplient. Nul besoin de chercher bien loin dans l’actualité pour l’illustrer : fermetures des frontières, durcissement des politiques d’accueil, augmentation du nombre de murs et de camps, montée des nationalismes et des militantismes anti-migrants, etc. Dans un contexte de montée des fractures économiques et sociales se traduisant par une mise en tension des pauvretés « d’ici et d’ailleurs », la figure du migrant renvoie pour beaucoup à un « surnuméraire qu’il faut mettre à distance »…

À rebours de ce déferlement de défiance et d’hostilité, de nombreuses initiatives émergent pour proposer une « contre-politique d’hospitalité » sous l’impulsion de citoyens qui s’organisent en vue de contre-carrer la faiblesse de l’action étatique en la matière. Cela, malgré une forte volonté de dissuasion et de répression des initiatives citoyennes à destination des migrants, comme en témoigne la hausse des cas de justice pour « délit de solidarité [1]»  - ce dernier étant légèrement assoupli par la récente loi « asile et immigration » et par Décision n° 2018-717/718 QPC du 6 juillet 2018 du Conseil constitutionnel.

[1] Le délit de solidarité fait référence à l’article L. 622 du code de l’entrée, du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda), qui date de 1945. Ce texte dispose que « toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irrégulier d’un étranger en France » encourt jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende.

 

Les multiples formes de l'accueil

Portées aussi bien par des individus isolés, des associations, que des collectivités locales, les formes de l’hospitalité et de l’engagement des français envers les migrants sont nombreuses et variées.

Certain s’engagent avec pour objectif d’interpeller le politique (et/ou l’opinion publique) sur les situations auxquelles sont confrontées les migrants : signature de pétitions, création-diffusion de films, pièces de théâtre ou documentaires, rassemblements citoyens, etc. D’autres, font preuve d’hospitalité en contribuant à la mise en œuvre d’un accueil digne et solidaire à destination des nouveaux venus : permanences juridiques, distribution de vêtements et de nourritures, hébergements chez l’habitant, dons à des associations, etc. D’autres encore, cherchent à créer les conditions nécessaires pour faciliter leur intégration : cours de français, réseau d’aide à la recherche d’emploi, etc.

Ces initiatives ont récemment fait l’objet de recensements divers, attestant de leur vitalité et de leur diversité. Ainsi, le groupement associatif « Sursaut Citoyens » propose une cartographie participative et numérique permettant une géolocalisation et un recensement - non exhaustif - de ces actions. Dans le même ordre d’idée, le projet « Tous autour d’une oeuvre commune » - porté par le « Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines » - prend la forme d’un inventaire de témoignages d’actions de solidarité en faveur des migrants ; inaliénable, imprescriptible, ineffaçable, ce texte a vocation à être lu en diverses occasions pour témoigner de l’hospitalité et de l’ingéniosité des innombrables citoyens français qui inventent chaque jour un quotidien habitable pour les migrants.
Si ces actions renvoient à des degrés d’engagements divers, toutes ont pour corollaire de bousculer à leur manière - plus ou moins implicitement - les politiques publiques nationales d’accueil des personnes migrantes.

 

Collectivités territoriales :  quelles pistes pour une politique de l’hospitalité ?

Ces actions traduisent une résurgence de la notion « d’hospitalité ». Bien qu’elle fasse l’objet de nombreuses controverses (Walter Brice Gallie), la notion semble être devenue en quelques années un symbole de ralliement pour tous ceux qui « entendent refaire politique sur de toutes autres bases que le rétablissement des frontières, la séparation entre les nationaux et les étrangers et l’amplification des nationalismes ».

 Dans cette optique, certains participants au recueil invitent les collectivités - bien souvent démunies face à ces situations -  à se nourrir des pistes de réflexions et des actions en cours pour bâtir « une politique institutionnelle de l’hospitalité ». Notamment en laissant place dans leurs aménagements à « des espaces de marges, de vides, de respiration ouverts à des utilisations temporaires et réversibles, non marchandes et non planifiées ».