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Des demandeurs d’emploi qui travaillent : décryptage d’un phénomène qui prend de l’ampleur


Boris Chabanel | 20 mars 2020 | Mots-clés chômage | Fils rouges emploi & insertion

Sur les 3,4 millions d’allocataires indemnisables par l’Assurance chômage en 2017, 1,6 million en moyenne travaillent chaque mois. Leur part a doublé entre 1995 et 2017, passant de 22 % à 46 %. À cheval entre chômage et emploi, cette situation interroge. En effet, pourquoi ces personnes font-elles le choix de travailler alors qu’ils ont des droits ouverts à l’Assurance chômage ? Pour répondre à cette interrogation, l’Unedic [Pôle d'expertise au service de la gestion de l'Assurance chômage] a réalisé une enquête quantitative auprès d’un échantillon d’allocataires qui ont travaillé au moins une heure en juin 2018.

Une première publication de l’Unedic détaille les résultats de l’enquête concernant le profil et les revenus des allocataires qui travaillent. On constate tout d’abord que les allocataires qui travaillent ont des caractéristiques proches de l’ensemble des allocataires, en termes d’âge, de sexe, de région et de niveau de diplôme. Ce qui tend à contredire l’idée que les personnes qui retrouvent un emploi sont davantage qualifiées que celles qui n’y parviennent pas. Concernant les revenus mensuels des allocataires qui travaillent, la majeure partie d’entre eux (57%) ont perçu un revenu d’activité trop important pour pouvoir percevoir par ailleurs une allocation chômage ; les autres personnes cumulent les deux dans le limite du salaire journalier de référence. De fait, les personnes non indemnisées en raison du montant de leur revenu d’activités déclarent un revenu global supérieur (1480€), que les personnes qui perçoivent une allocation chômage pour compléter leurs revenus d’activités (1320€ dont 490€ d’allocation). Cela tend à conforter l’idée que plus on travaille, plus on a de chances d’obtenir des revenus supérieurs à ceux perçus via l’allocation chômage. Toutefois, quatre personnes enquêtées sur dix vivent dans des ménages en dessous du seuil de pauvreté.

Une seconde publication de l’Unedic éclaire les motivations des personnes à reprendre un emploi. Pourquoi ces personnes ont-elles retravaillé ne serait-ce que quelques heures alors qu’elles auraient pu bénéficier à plein de leur allocation chômage ? L’enquête montre les motivations à travailler tout en restant bénéficiaire de l’Assurance chômage sont multiples (voir graphique 2 ci-dessous) : une majorité des allocataires interrogés évoque le souhait de « gagner de l’argent » (61 %), certains souhaitent se donner plus de chances pour être embauchés par la suite (40 %) et/ou se sentir actifs, utiles (32 %). Seules 5 % des personnes interrogées déclarent l’avoir fait, entre autres, pour prolonger leur durée d’indemnisation.

D’autre part, pourquoi certaines personnes restent-elles inscrites à Pôle emploi si elles ont travaillé suffisamment pour ne plus être indemnisées par l’Assurance chômage (voir graphique 5 ci-dessous) ? À cette question les raisons les plus citées renvoient à l’instabilité de leur situation professionnelle : 78 % des allocataires déclarent ainsi rester inscrits à Pôle emploi car leur situation d’emploi varie d’un mois sur l’autre, 75 % pour ne pas avoir à refaire des démarches d'inscription au moment où ils ne seront plus employés, et 59 % car ils sont en CDD et comptent se désinscrire une fois en CDI. Un allocataire sur deux qui travaille et n’est pas indemnisé déclare aussi rester inscrit pour bénéficier de l’accompagnement et des services proposés par Pôle emploi (54 %).

L’enquête permet également de mieux cerner comment les allocataires qui travaillent vivent leur situation, en particulier son caractère subi ou choisi ;

  • La très large majorité des allocataires interrogés a eu une activité de type salariée (93,5%). Seuls 20% d’entre-eux bénéficient d’un CDI. Parmi les personnes qui n’ont pu accéder à ce type de contrat, les deux tiers disent qu’elles préfèreraient travailler en CDI pour pouvoir se projeter dans l'avenir et bénéficier d’une plus grande stabilité des revenus. A noter, parmi la minorité d’allocataires salariés en contrat à durée limitée (CDD ou intérim) qui préfèrent ce type de contrat, les deux tiers veulent « garder une certaine liberté vis-à-vis de [leur] employeur » (64 %). Ensuite, mais nettement moins fréquemment, est évoqué le souhait de « bénéficier d’indemnités de fin de contrat » (18 %) et de « ne pas souhaiter rester longtemps dans cet emploi » (18 %) (Graphique 13, à trouver sur l'enquête de l'Unedic). Enfin, seuls 5 % de ces allocataires expliquent leur préférence pour les contrats à durée limitée afin de pouvoir « bénéficier d’une indemnisation chômage ».
  • Parmi les allocataires salariés, 6 personnes sur 10 ont travaillé moins de 150 heures en juin 2018, soit moins d’un temps plein. Deux tiers d’entre elles déclarent qu’elles auraient préféré travailler plus au cours du mois (67 %). Près d’un tiers dit être satisfait de son volume horaire de travail (32 %), alors que rares sont ceux qui déclarent qu’ils auraient préféré travailler moins (1 %).
  • Enfin, parmi les allocataires qui étaient salariés, 59 % étaient en situation de réembauche, c’est-à-dire qu’ils ont déjà travaillé pour leur employeur principal du mois de juin 2018.

Au total, l’enquête réalisée par l’Unedic contribue à tordre le coup à un certain nombre d’idées reçues à l’égard des demandeurs d’emploi dans la mesure où une part croissante d’entre eux fait le choix de travailler pour gagner davantage que les allocations chômages, tandis que le maintien dans le statut de demandeur d’emploi ne semble pas vécu comme une fin en soi mais plutôt comme une sorte de sas pour accéder à un emploi plus stable et à temps plein.