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Déterminisme social, où en est-on ? (1) La transmission des inégalités s’effectue pour moitié par le diplôme


Cédric Polère | 3 décembre 2018 | Mots-clés éducation équité statistique inégalité discrimination

Grâce à des avancées notables dans la statistique publique, on a pu, pour la première fois en France, non seulement quantifier à grande échelle l’influence de l’origine sociale sur le niveau de vie, mais aussi mesurer dans quelle mesure c’est par le diplôme obtenu que se réalise cette influence. On verra dans un billet complémentaire ce qu’il advient alors de l’idée de méritocratie.

Jusque-là on savait par différentes études menées en France et dans les pays développés que les inégalités sociales étaient fortement conditionnées par les écarts de réussite éducative entre milieux sociaux, mais sans pouvoir véritablement mesurer cette influence ainsi que les poids respectifs des facteurs qui interviennent. Ainsi, les enquêtes successives de l’OCDE basées sur les évaluations internationales à l’âge de 15 ans PISA (voir par exemple Regard sur l’éducation 2018) ont toutes indiquées que la France est l’un des pays où les inégalités sociales exercent une grande influence sur le parcours scolaire des enfants. Même si sur le long terme en France la massification de l’enseignement secondaire et supérieur a provoqué une diminution relative des inégalités scolaires et a permis aux enfants issus des milieux populaires d’accéder à l’enseignement supérieur, les enfants de parents cadres, de professions intermédiaires ou indépendants sont proportionnellement bien plus nombreux à être bacheliers, à entreprendre des études dans l’enseignement supérieur et à en être diplômés. Ainsi, selon les dernières données disponibles, en 2016, alors que 71 % des jeunes âgés de 20 à 24 ans possèdent un baccalauréat (graphique ci-dessous), c’est le cas chez 60 % des enfants d’ouvriers ou d’employés contre 83% des enfants dont les parents sont cadres, de profession intermédiaire ou indépendant.

Et ce différentiel augmente dans l’accès à l’enseignement supérieur : sur une moyenne de 58 % des jeunes âgés de 20 à 24 ans qui étudient ou ont étudié dans le supérieur, c’est le cas de 73 % de ceux dont le père est cadre, de profession intermédiaire ou indépendant, et seulement de 44 % de ceux dont le père est ouvrier ou employé. Les jeunes de milieu populaire sont très rarement présents dans les filières sélectives. Diverses études ont aussi pointé un creusement des inégalités depuis les années 2000 qui est indissociable d’une remontée des inégalités sociales et territoriales. Pour aller plus loin sur ces questions, on pourra se reporter à plusieurs billets du Blog Ville inclusive, et, pour un panorama de long terme, à La massification scolaire sous la Ve République. Une mise en perspective des statistiques de l’Éducation nationale (1958-2014). On peut aussi se reporter à la note de l’Observatoire des inégalités, Les milieux populaires largement sous-représentés dans l’enseignement supérieur (mai 2018), à l'éclairage d'Insee Références, Les jeunes et l’enseignement supérieur : s’orienter, réussir, s’insérer (édition 2016), ainsi qu'au synthétique chapitre 23 « Le niveau d’étude selon le milieu social » de l'État de l'Enseignement supérieur et de la Recherche en France (n°11, juillet 2018).

 

L’étude qui nous intéresse s’intitule Nés sous la même étoile ? Origine sociale et niveau de vie (juillet 2018). Réalisée par l’économiste Clément Dherbécourt de France Stratégie, elle nous apprend que l’inégalité des chances en France est avant toute chose une « inégalité des chances éducatives ». Cette étude a été rendue possible par les progrès de la statistique publique. Ce n’est que ces dernières années que l’Échantillon démographique permanent (EDP) de l’Insee, panel qui est en France la plus importante et la plus ancienne base de données puisqu’elle date de 1967, a été enrichi de données sur les salaires (revenus déclarés au fisc, mais aussi prestations familiales et aides sociales versées par la branche famille). On dispose ainsi du niveau de vie et de l’origine sociale (à travers la profession du père) d’environ 80 000 individus, avec en plus, dans 85 % des cas, de données permettant d’observer l’ascendance migratoire et le niveau de diplôme. Les résultats de cette étude se basent donc sur cet échantillon considérable d’environ 80 000 individus, âgés de 27 à 44 ans.

Cette étude raisonne par « niveaux de vie », c'est-à-dire qu’elle tient compte du revenu disponible d’un ménage après impôts, sur la base de la composition du ménage (présence d’enfants ou pas) et des revenus du conjoint. L’inégalité de niveau de vie selon l’origine sociale (mesurée sur la période 2011-2014) est forte aux deux extrémités de l’échelle des revenus. Ainsi, sur l’échantillon de 80 000 personnes, les fils et filles d’ouvriers sont 4 sur 10, mais ils sont 6 sur 10 parmi les 10 % ayant les niveaux de vie les plus modestes, et 1 sur 6 parmi les 10 % les plus aisés (colonnes C10/C90 dans le graphique ci-dessous). Les écarts s’accentuent encore lorsqu’on entre dans le détail des professions, puisqu’un individu dont le père est médecin a 50 % de chances de faire partie des 20 % les plus aisés, alors que pour un enfant d’auxiliaire de vie, la probabilité tombe à 12 %. Les enfants des professions intermédiaires se retrouvent moins souvent en bas et tout en haut de la distribution, et plus souvent dans les classes moyennes et supérieures (de la médiane au 99e centile). En revanche, l’étude ne mesure pas cette inégalité selon l’origine sociale chez les enfants d’agriculteurs et d’artisans/commerçants (leur part est stable sur toute l’échelle des niveaux de vie, ce qui apparait dans le haut du graphique ci-dessous, dans les tranches grise et marron). On voit aussi dans ce graphique que le niveau de vie mensuel des 10 % les plus modestes est inférieur à 1 075 euros, tandis que celui des 10 % plus aisés dépasse 2 950 euros et celui des 1 % les plus aisés dépasse 5 500 euros.

Distribution des niveaux de vie mensuels de la génération née entre 1970 et 1984 et de la population totale (France Stratégie 2018)

Finalement, l’origine sociale, sans déterminer le niveau de vie, influe fortement sur la probabilité qu’ont les individus d’atteindre une position plutôt qu’une autre dans la distribution des niveaux de vie. Ainsi, un enfant de cadre supérieur qui a entre 27 et 44 ans a 4,5 fois plus de chances qu’un enfant d’ouvrier d’appartenir aujourd’hui aux 20 % les plus aisés.

Comment l’origine sociale détermine-t-elle les niveaux de vie ?

Il reste à savoir comment l’origine sociale détermine les niveaux de vie. Pour le savoir, l’étude a d’abord comparé l’influence de l’origine sociale à celle d’autres facteurs tels l’ascendance migratoire, le sexe et l’âge des individus. Il ressort que l’origine sociale est le facteur de loin le plus déterminant. Ainsi, l’écart moyen de niveau de vie entre un enfant de cadre et un enfant d’ouvrier non qualifié s’élève à 1 000 euros par mois à sexe, âge et origine migratoire identiques (par exemple deux hommes nés en 1970 de père français, mais l’un dont le père était ouvrier, l’autre dont le père était cadre). En comparaison, l’écart n’est que de 150 euros quand il est mesuré entre une personne sans ascendance migratoire et une personne descendant d’immigré d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb, à origine sociale, sexe et âge identiques.

L’étude a ensuite essayé de comprendre par quels mécanismes l’origine sociale influençait le niveau de vie. Plusieurs canaux ont été pris en compte : la structure de la famille, le choix du conjoint, le niveau de diplôme. Là aussi le résultat est édifiant : le niveau de vie tient pour moitié à l’influence que l’origine sociale exerce sur le niveau de diplôme obtenu par l’individu. Cet effet est mesuré en mesurant l’influence de l’origine sociale à âge, sexe, origine migratoire et structure familiale donnés, avec et sans effet du niveau de diplôme.

Elle passe ensuite pour un peu moins d’un quart par l’homogamie sociale : on tend à prendre pour conjoint une personne qui appartient à la même catégorie sociale que soi, même si sur le long terme cette homogamie tend globalement à baisser. 78% des ouvriers vivent par exemple avec une ouvrière ou une employée, contre 3 % avec une femme cadre supérieure (Couples : qui se ressemble s’assemble, Note de l'Observatoire des inégalités, 2017). Il en résulte un phénomène connu sous le nom d’homogamie éducative : les diplômés sont en couple avec des diplômés. Se produit alors un double effet diplôme, puisque l’inégalité des chances éducatives impacte le niveau de revenu de la personne mais aussi celui de son conjoint.

Il reste un quart inexpliqué de différence de niveau de vie entre enfants de cadre supérieur et d’ouvrier. Selon l’étude, cela tient probablement à ce qui est connexe au parcours scolaire de la personne (orientation scolaire différenciée, choix de filières plus ou moins valorisées sur le marché du travail, capacité différente des individus à valoriser les diplômes qu’ils ont obtenus…), mais aussi au patrimoine hérité et aux réseaux sociaux (ce que l’on appelle le capital social).

Quand l’on sait que l’influence de l’origine sociale sur le niveau de vie des individus transite pour moitié par l’influence qu’elle exerce sur le niveau de diplôme obtenu, bref que les écarts de revenus sont fortement liés aux écarts de niveau de diplôme selon la catégorie sociale dont on vient, on peut s’interroger sur la réalité de la promesse méritocratique. C’est l’objet d'un prochain billet.