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Déterminisme social, où en est-on ? (2) La méritocratie sur la sellette


Cédric Polère | 29 janvier 2019 | Mots-clés capabilités cohésion sociale démocratie inégalité jeunes mobilité éducation équité | Fils rouges discrimination

On connaît mieux aujourd’hui les trajectoires des « transclasses », ces personnes qui passent d’une classe sociale, ceci grâce à des études, comme celle menée par le sociologue Paul Pasquali sur les trajectoires des élèves d’une classe préparatoire réservée aux bacheliers issus de ZEP (entretien sur millenaire3.com), à des ouvrages, à des témoignages (« Témoignages sur la lutte des transclasses », Libération, 5 septembre 2018). Les personnes qui s’élèvent au mérite restent néanmoins des exceptions qui confirment la règle d’une société basée sur la reproduction sociale. Ce constat dressé par les chercheurs n’amène pas forcément à un fatalisme, mais interroge en profondeur les missions de l’école et les outils pour rendre la société plus fluide et faire de l’égalité des chances une réalité. 

Le mot transclasse a été proposé par la philosophe Chantal Jaquet dans son livre Les transclasses ou la non-reproduction (2014) (présentation du livrecontenus audios). Adaptation du concept anglo-saxon de class-passing, il désigne aussi bien l’enfant d’ouvrier devenu médecin que le fils de notaire devenu employé. En 2018 la parution de la Fabrique des transclasses, un ouvrage collectif rédigé par des sociologues, historiens et philosophes transclasses, qui ont donc tous vécu ce qu’ils analysent, et de L’illusion méritocratique de David Guillaud, a fait franchir un nouveau cap à la compréhension du phénomène. L’ouvrage critique et relativise l’idée de mérite, qui rend les individus responsables de leurs destins. Si la critique n’est pas nouvelle, puisqu’on trouve une telle charge par exemple dans l’ouvrage de Marie-Duru-Bellat, Le Mérite contre la justice, publié en 2009, le diagnostic est enrichi.

Selon le principe méritocratique au fondement de l’école républicaine, plus un élève travaille, quel que soit son milieu social, et plus il sera récompensé par des diplômes et pourra choisir une (belle) carrière. L’effort serait donc la clé de la réussite scolaire. La possibilité de l’ascension sociale, grâce à l’éducation et au mérite, et non grâce aux héritages, est même au cœur des aspirations des Français, à commencer par les classes moyennes. L’idée de mérite est aussi au cœur de l’imaginaire républicain depuis le 19ème siècle qui promeut une société où les places et les distinctions viennent des qualités personnelles des individus plutôt que leurs privilèges de naissance. La méritocratie comme récompense des talents individuels est un principe de justice revendiqué historiquement par la bourgeoisie en opposition aux privilèges héréditaires de l’aristocratie. Son but est donc l’élargissement du recrutement des élites notamment par le biais de l’école républicaine (sur ce sujet voir l’article « Républicanisme scolaire : émancipation et méritocratie »).

Or de multiples mécanismes viennent contrarier cet idéal. Comme cela a été indiqué dans d’autres billets, les études PISA réalisées par l’OCDE montrent que système scolaire français est très efficace pour produire une élite, mais que le milieu socio-économique d’origine joue un rôle important (et grandissant) dans la réussite scolaire. Dans un précédent billet on a vu que c’est surtout par le diplôme que se transmettent les inégalités sociales. La sélection des élèves se fait souvent de manière diffuse par des moments de bifurcation (orientation, stages…). L’entourage est déterminant. Des études ont montré par exemple que les lycéens issus de milieux aisés parlent bien plus fréquemment du choix d’un programme d’études supérieures avec leurs parents que les élèves de milieux populaires, que ces derniers reçoivent aussi moins de conseil à l’école, se rendent moins dans les salons professionnels, etc. Au final, ils ont bien plus de chance de faire partie des élèves qui quittent l’école sans diplôme ni qualification et garderont toute leur vie un sentiment d’avoir été mis de côté. Des procédures de sélection perçues comme neutres, tel les concours, ne sont pas des procédures aussi justes qu’elles en ont l’air pour sélectionner les meilleurs (sur tous ces points, voir l’entretien avec Agnès van Zanten, spécialiste des politiques éducatives, « Comment l’orientation scolaire renforce les inégalités », Journal du CNRS, 2018). Dans ce contexte, les dispositifs « d’ouverture sociale » ouverts dans les grandes écoles n’ont qu’un impact limité.

Finalement, l’idée de méritocratie serait non seulement fausse pour l’essentiel, mais aussi nocive pour les « perdants », puisqu’elle ferait porter sur les individus la responsabilité d’un échec qui ne leur incombe pas, pour une large partie. Elle dissimule aussi la manière dont les inégalités sociales sont produites (reproduction sociale), en donnant l’impression que les inégalités sont naturelles, et que l’ordre social est juste. Il importerait donc de se débarrasser de l’illusion du « si on veut on peut ». A ce sujet, on pourra regarder la conférence gesticulée de Lola Guillot « Quand on veut on peut » et l’article de Dominique Girardot « Ordonner une société par le mérite, est-ce juste ? ». 

Selon la philosophe Chantal Jaquet, quiconque se proclame méritant oublie sa dette envers les autres, et oublie que nous ne sommes pas héritier de la même manière, que le patrimoine soit biologique, familial ou social.De plus, à supposer que l’on puisse juger le mérite proprement individuel, la méritocratie, par définition, est tout entière fondée sur la distinction entre ceux qui méritent et ceux qui ne méritent pas, même si ce n’est jamais dit comme cela. « La méritocratie accorde prix aux uns et mépris aux autres » (« La méritocratie ou l’envers de la démocratie », 2018). Les « perdants » du jeu méritocratique qui sentent bien que la compétition ne s’est pas faite à armes égales ont un sentiment de promesse trahie qui sape leur confiance dans la société et ses institutions.Finalement, brandie autrefois contre les privilèges, le mérite serait devenu un moyen de les garder. Il donnerait lieu à une société de compétition permanente entre les individus qui pousse à la performance, entrainant alors stress, burn-out, dépression et frustration.

Que faire ? Si l’on suit ces chercheurs, il importe de réorienter les missions données à l’école vers l’élévation de l’ensemble des élèves, en portant une attention particulière aux plus faibles, de faire en sorte que l’école ne soit plus le vecteur unique de l’attribution des places dans la société, de multiplier les occasions d’égalité et les systèmes de sélection basés sur des critères différents, de développer la formation continue tout au long de la vie. Ils appellent aussi à promouvoir une action ambitieuse pour resserrer la structure des positions sociales (en réduisant les inégalités de revenus, de conditions de vie, d’accès aux services, etc.) parce que l’égalité des places est la condition pour atteindre durablement l’égalité des chances (cette démonstration a été faite il y a longtemps par François Dubet et Marie Duru-Bellat). Enfin ils plaident pour la remise en cause la centralité du mérite dans le fonctionnement de notre société en le combinant avec d’autres principes de justice pour produire, in fine, des inégalités « raisonnables ». A la clé, moins d’humiliation, de frustration, de haine, de pression, une société moins compétitive et moins individualiste. Le débat est ouvert !